Rome

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Frédéric Staps
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Rome

Message par Frédéric Staps » 30 janv. 2007 10:33

Dans le [i]Précis des guerres de Jules César[/i], Napoléon a écrit :César a toujours affecté, jusqu'au dernier moment de sa vie, les formes populaires : il ne faisait rien que par un décret du Sénat; les magistratures étaient nommées par le peuple, et, s'il s'arrogea la réalité du pouvoir, il avait laissé subsister toutes les formes républicaines : il marchait sans gardes, comme un simple citoyen; sa maison était sans faste; il allait journellement dîner chez ses amis; il était assidu à la tribune aux harangues, aux assemblées du peuple et au Sénat. La première action de César, s'il eût voulu être roi, eût été de s'environner d'une bonne garde; il n'en fit rien, et se refusa constamment à la sollicitation de ses amis, qui, entendant frémir la faction vaincue, croyaient une garde nécessaire à la sûreté de sa peronne. Quoique dictateur, il voulut être consul cette même année avec Antoine; il partagea tous les devoirs de cette charge. Les statues de Pompée ayant été renversée, il les fit relever avec éclat. Il n'introduisit aucun changement dans l'esprit de son armée, qui constamment resta républicaine et dévouée au parti populaire et démocratique.
Quelles sont les preuves qu'allèguent ses accusateurs ? Ils citent quatre anecdotes, probablement fausses ou mal rendues, car Cicéron, Florus, Velleius, n'en parlent pas; mais admettez-les comme vraie, elle ne prouvent rien. Ils disent, 1° que le 26 juin, revenant du mont Albain avec l'honneur de l'ovation, il fut salué par quelqu'un du peuple du nom de roi, mais que la multitude resta muette et consternée, et qu'il répondit alors qu'il n'était pas roi, mais César; 2° que, dans ce même temps, un homme du peuple mit sur sa statue une couronne de laurier avec un bandeau royal; 3° que, célébrant les Lupercales, le consul Antoine, qui était un des Luperques, s'approcha de César, qui était assis sur la tribune aux haranges, vêtu de sa robe triomphale et sa couronne de laurier sur la tête, qu'il lui présenta un diadème; que celui-ci, au lieu de le mettre sur sa tête, l'envoya au Capitole, disant que Jupiter était le seul roi des Romains; ces fêtes Lupercale étaient des fêtes extravagantes; les Luperques couraient la ville nus, ayant en main des fouets de cuir dont ils frappaient les passants; les dames les plus qualifiées présentaient leurs mains pour en recevoir les coups; le préjugé était que cela les rendaient fécondes; 4° que Lucius Cotta, l'un des prêtres commis à la garde des livres sibyllins, disait que les Parthes ne pouvaient être vaincus que par un roi. On a été plus loin pour indisposer les Romains : on a dit que César roi devait porter le siège de l'empire à Alexandrie ou à Ilion.
Voilà pourtant les misérables fondements sur lesquels le bon Plutarque, le libelliste Suétone et quelques écrivains du parti, ont bâti un système si peu vraisemblable. Si César eût trouvé quelque avantage pour son autorité de s'asseoir sur le trône, il y fût arrivé par les acclamations de son armée et du Sénat avant d'y avoir introduit la faction de Pompée. Ce n'était pas en se faisant saluer du nom de roi dans une promenade par un homme ivre, en faisant dire aux Sibylles qu'un roi pouvait seul vaindre les Parthes, en se faisant présenter un diadème dans les Lupercales, qu'il pouvait espérer d'arriver à son but. Il eût persuadé à ses légions que leur gloire, leurs richesses, dépendaient d'une nouvelle forme de gouvernement qui mit sa famille à l'abri des factions de la toge; c'eût été en faisant dire qu Sénat qu'il fallait mettre les lois à l'abri de la victoire et de la soldatesque, et les propriétés à l'abri de l'avidité des vétérans, en élevant un monarque sur le trône. Mais il prit une voie contraire : vainqueur, il ne gouverna que comme consul, dictateur ou tribun; il confirma donc, au lieu de les discréditer, les formes anciennes de la République. Après les succès qui ont suivi le passage du Rubicon, César n'a rien fait pour changer les formes de la République. Auguste même, longtemps après, et lorsque les générations républicaintes tout entières étaient détruites par les proscriptions et la guerre des triumvirs, n'eut jamais l'idée d'élever un trône; Tibère, Néron après lui, n'en ont jamais eu la pensée, parce qu'il ne pouvait pas entrer dans la tête d'un maître d'un grand état de se revêtir d'une dignité odieuse et méprisée. Si la couronne royale eût été utile à Auguste et à ses successeurs, ils l'eussent placée sur leur tête; mais César, qui était essentiellement Romain, populaire, et qui, dans ses harangues et dans ses écrits, employait toujours la magie du peuple romain avec tant d'ostentation, ne l'eût fait qu'avec regret.
César n'a donc pas pu désirer, n'a pas désiré, n'a rien fait, a fait tout le contraire de ce dont on l'accuse. Certes, ce n'est pas à la veille de partir pour l'Euphrate et de s'engager dans une guerre difficile, qu'il eût culbuté les formes en usage depuis cinq cents ans pour en établir de nouvelles. Qui aurait gouverné Rome dans l'absence du roi ? un régent ! un gouverneur ! un vice-roi ! tandis qu'elle était accoutumée à l'être par un consul, un prêteur, un sénat, des tribuns ?
En immolant César, Brutus céda à un préjugé d'éducation qu'il avait puisé dans les écoles grecques; il l'assimila à ces obscurs tyrans des villes du Péloponèse qui, à la faveur de quelques intrigants, usurpaient l'autorité de la ville; il ne voulut pas voir que l'autorité de César était légitime, parce qu'elle était nécessaire et protectrice, parce qu'elle conservait tous les intérêts de Rome, parce qu'elle était l'effet de l'opinion et de la volonté du peuple. César mort, il a été remplacé par Antoine, par Octave, par Tibère, par Néron, et après celui-ci toutes les combinaisons humaines se sont épuisées pendant six cents ans; mais ni la république ni la monarchie royale n'y ont paru, signe certain que ni l'une ni l'autre n'étaient plus appropriées aux événements et au siècle. César n'a pas voulu être roi, parce qu'il n'a pas pu le vouloir; il n'a pas pu le vouloir, puisque, après lui, pendant six cents ans, aucun de ses successeur ne l'a voulu. C'eût été une étrange politique de remplacer la chaise curule des vainqueurs du monde par le trône pourri, méprisé, des vaincus.

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Joséphine
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Message par Joséphine » 30 janv. 2007 18:01

C'est compliqué! C'est Napoléon qui a écrit ça? Où peut-on trouver ces textes? J'ai bien entendu qu'il avait écrit sur l'histoire à Sainte-Hélène, mais je n'ai jamais vu ses livres.
Le feuilleton sur Rome est très bien fait. On y apprend des détails qu'on avait oubliés. On parle toujours du Rubicon, mais 2000 ans après, on ne sait plus de quoi il s'agit. C'est passionnant l'histoire quand même!

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Frédéric Staps
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Message par Frédéric Staps » 30 janv. 2007 21:07

Ce texte est disponible sur Gallica http://gallica.bnf.fr/Catalogue/notices ... 303458.htm.
Quant à la série Rome réalisée par HBO et la BBC, il faut se montrer prudent sur les détails dont l'exactitude est toute relative. Ainsi, par exemple, Octavie, la soeur d'Octave, n'a jamais été mariée à un nommé Glabius que sa mère aurait fait assassiner, mais à Gaius Claudius Marcellus Minor dont César aurait effectivement souhaité qu'elle divorce pour épouser Pompée, mais qui décède seulement en 40 av. JC et dont elle a eu trois enfants dont Marcus Claudius Marcellus qu'Octave avait adopté pour en faire son héritier. De même, Cicéron n'a jamais participé militairement aux guerres civiles.

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Message par nanesse » 31 janv. 2007 9:06

Napoléon s'intéressait-il à l'Antiquité et plus particulièrement à César ?

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Frédéric Staps
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Message par Frédéric Staps » 31 janv. 2007 16:56

Je crois que l'on peut considérer que cela va plus loin qu'un simple intérêt. On peut parler d'un véritable phénomène d'identification. L'éducation de Napoléon comme celle de la plupart de ses contemporains qui sont passés par les institutions scolaires a été nourrie par les textes classiques, c'est-à-dire les auteurs grecs et latins. Les grands personnages de l'Antiquité sont présentés comme des modèles de vertu dont il faut suivre l'exemple et que l'on ne parviendra sans doute jamais à égaler.
Dans certains textes, il apparaît toutefois que Napoléon pense avoir égalé voire même surpassé Jules César.
Dans cet extrait du Précis des guerres de Jules César où il défend fermement César contre les accusations d'avoir voulu rétablir la monarchie, il parle en fait autant de lui-même que de César. La dernière phrase de ce texte (qui est aussi la dernière de l'ouvrage) n'a de véritable sens que si on la lit dans cette perspective :
C'eût été une étrange politique de remplacer la chaise curule des vainqueurs du monde par le trône pourri, méprisé, des vaincus.

Quand il parle du "trône pourri, méprisé, des vaincus", cela ne s'applique pas vraiment à la situation romaine. Aucune défaite n'est à l'origine de la disparition des rois de Rome. En revanche, cela a plus de sens si l'on songe au trône des Bourbons.

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Joséphine
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Message par Joséphine » 31 janv. 2007 18:10

Napoléon se comparait à Jules César et à Alexandre. Il a dit qu'il était meilleur que Jules César parce qu'il avait remporté plus de victoires que lui.

Sébastien
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Message par Sébastien » 31 janv. 2007 18:46

Joséphine a écrit :Napoléon se comparait à Jules César et à Alexandre. Il a dit qu'il était meilleur que Jules César parce qu'il avait remporté plus de victoires que lui.
Quelles sont vos sources ?

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Frédéric Staps
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Message par Frédéric Staps » 31 janv. 2007 23:00

C'est notamment dans le Mémorial que Napoléon se compare à César et affirme qu'il lui est supérieur puisqu'il a gagné plus de batailles que lui.

Sébastien
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Message par Sébastien » 01 févr. 2007 17:36

Pierre Desmarest a écrit :C'est notamment dans le Mémorial que Napoléon se compare à César et affirme qu'il lui est supérieur puisqu'il a gagné plus de batailles que lui.
Merci d'avoir trouvé les sources de Joséphine. :wink:

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