La mort de l'amiral Villeneuve

La figure de Napoléon a tendance à faire de l'ombre aux autres personnages de son époque. Cette rubrique est destinée à leur faire une place.
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Frédéric Staps
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La mort de l'amiral Villeneuve

Message par Frédéric Staps » 03 mai 2020 10:31

A Rennes, le 17 avril 1806 descendit un étranger à l’hôtel de la Patrie, rue aux Foulons, où il prit une petite chambre au premier sur une cour. Cet étranger venait d’Angleterre où il avait été emmené prisonnier sur le Mars, à la suite du combat de Trafalgar ; il était débarqué à Morlaix.
Un vêtement simple, qui décelait pourtant un grade supérieur dans la marine, une grande dignité dans le maintien la présence d’un domestique nègre suivant partout son maître à quelque distance, et avec l’expression bien marquée de la tristesse et de l’attachement avaient plusieurs fois frappé l’attention des habitants, car il y avait à lire toute une noble douleur sur les traits de l’un de ces deux hommes, Pierre-Charles-Jean-Baptiste-Silvestre Villeneuve, vice-amiral. Aussi, sur la place aux Arbres, les jeunes gens de Rennes se détournaient-ils involontairement devant ces deux étrangers, dont la promenade n’était qu’un long silence.
Cinq jours s’étaient écoulés, et cinq jours d’attente ! qu’aucune lettre datée de Paris n’était venue adressée au marin de Trafalgar. Ayant lu dans les colonnes du Moniteur qu’il avait encouru le ressentiment de Bonaparte, et les bruits populaires ayant parlé de conseil de guerre, l’officier supérieur avait écrit au duc Decrès, ministre de la marine, pour connaître définitivement les dispositions du chef de l’État à son égard, et informer ce même ministre qu’avant de poursuivre sa route, il attendrait une réponse à Rennes.
Le 21 avril, dans la soirée, François, le domestique noir, rapporta de la salle de l’hôtel une lettre épaisse, scellée de cire rouge ; il la remit à son maître, couché alors, et approcha du chevet une petite table sur laquelle brûlaient deux bougies. Le vice-amiral rompit le cachet ; puis, pâlissant comme d’indignation, posa après l’avoir lue, sur la table la lettre dont il avait bruyamment froissé la partie qu’il tenait dans sa main ; pressant alors convulsivement son front de sa main droite, il se dressa sur l’oreiller qu’il refoula sous ses épaules, relut encore une fois, mais plus calme cette même lettre, et termina, toujours en silence la lecture d’un air noble et résigné.
- Du papier ! François, demanda-t-il avec bonté.
Et François, attendri sans savoir pourquoi, apporta sur la table un petit pupitre garni de tous les objets nécessaires pour écrire.
“Au moment où tu recevras cette lettre, mandait le vice amiral à sa femme, ton mari ne vivra plus...”
Aide-moi maintenant, François, à faire plusieurs paquets de l’argent qui se trouve au fond de mes malles... Ouvre-les d’abord !...
Le domestique obéit sans mot dire.
Ces paquets achevés portèrent en étiquette le chiffre de la somme qu’ils contenaient et le nom de la personne qui les devait recevoir.
- Que remues-tu là encore au fond de ce coffre ? dis, François ?
- Ce sont des instruments de marine, monsieur !
- Apporte-les-moi sur mon lit...
C’était une longue-vue encerclée d’or et un porte-voix d’honneur d’un grand prix... Il écrivit sur l’un de ces deux objets je ne sais plus sur lequel : Pour toi ! brave Infernet ; sur l’autre : A l’intrépide Lucas ! et pendant que sa main écrivait ces deux noms glorieux, il prononça deux fois d’une voix sourde, mais énergique : O Dumanoir !.. Dumanoir !
- Couche-toi maintenant, mon ami, dit-il à François, il est tard... Apporte-moi encore un livre que je dois avoir laissé sur la cheminée.
- Celui monsieur où il y a des poitrines sanglantes ?...
- Tu l’as donc ouvert ?...
- Oui, monsieur...
François remit le volume, mais ne dormit pas de toute la nuit : il avait de funestes pressentiments...
Le vice-amiral lut attentivement jusqu’à trois heures du matin environ. L’ouvrage qu’il tenait est anglais, et intitulé the Heart (le Cœur). Il contient la théorie du genre de mort qu avait choisi le marin disgracié de l’empire, qui sans doute ne le ferma que lorsqu’il se crut familier avec ses leçons.
Villeneuve parut le lendemain bien calme, calme comme il était au moment d’un combat. Une sérénité, légèrement altérée par quelque grand sentiment intérieur, se peignait sur son front. Le pauvre nègre aussi, qui lisait dans les yeux de son maître, fut tout joyeux de le retrouver dans cet état, jusqu’au moment où le vice amiral lui dit : - Ce sac que voici, c’est le tien ; je te le donne, François ! Garde surtout avec soin un papier qu il renferme. Et le grand homme fit un geste comme pour serrer la main de son fidèle domestique ; mais il se le défendit, car peut être il allait trahir son dessein... - Tu peux, dit-il, t’aller promener quelque temps... tu reviendras dans deux heures... pas auparavant... entends-tu ? Laisse-moi, j’ai besoin d’être seul !... François, la tête cuissée, partit lentement comme à regret.
Lorsque Villeneuve se fut assuré que François n’était pas resté au bas de l’escalier, il ferma avec soin en dedans la serrure de sa chambre, et le the Heart ouvert sur la table, où de la main gauche il s’affermissait, sa main droite enfonça cinq fois de suite, de toute la longueur, dans sa poitrine la lame du couteau dont habituellement il se servait pour ses repas ; un sixième coup bien juste atteignit profondément le cœur. Cette fois Villeneuve ne retira pas la lame ; il sentait une blessure mortelle. Tombé sur le dos, on l’a retrouvé dans cette position tout couvert de sang.
François revint le soir ; la porte de son maître était fermée, et d’ailleurs le domestique n’avait plus d’ordre à recevoir. Le lendemain, dès le matin, celui-ci, inquiet, frappe et appelle doucement : aucune voix ne répond ;... personne pourtant n’était sorti de l’hôtel, et l’on avait même la veille, entendu quelque chose tomber ou se remuer avec assez de bruit sur le plancher de la chambre fermée... Enfin les cris douloureux de François désespéré engagent le maître de l’hôtel Ledéan à réclamer l’autorité pour faire procéder à l’ouverture de la chambre. Le nègre poussa des cris lugubres. Sur la table, à côté des paquets d’argent faits la veille, se trouvait la lettre adressée à madame Villeneuve ; le cadavre avait les yeux ouverts, un léger sourire contractait ses lèvres ; il était un peu plus pâle qu’avant la mort ; et si les blessures étaient plus larges que la lame du couteau retirée du cœur, c’est qu apparemment pour arracher vigoureusement le fer de chaque entaille, il avait un instant agité le manche sur l’ouverture de chaque plaie.
Le procès-verbal de cette mort tragique est daté du 23 avril 1806 Villeneuve avait quarante trois ans.
Ainsi périt, objet des vifs regrets de la marine française et de la vénération des étrangers, un homme grand de courage, un homme héroïque ; il périt sous la crainte de la colère de l’empereur.
Nous nous sommes fait un devoir d’entrer dans quelques détails sur cette triste histoire, histoire dont on fait encore, dans les ports de France des contes pitoyables ou ridicules. On vous dira, par exemple, que l’amiral Villeneuve, traître à Trafalgar, comme Dumanoir, s’est brûlé la cervelle, redoutant les conseils de guerre qui l’auraient condamné à mort ; d’autres qu’il fut assassiné par ordre supérieur ; d’autres, qu’il s’était enfoncé une épingle empoisonnée dans le cœur : mensonges démentis par une foule de pièces portant un caractère authentique, et surtout par la lettre et le procès-verbal dont nous avons parlé ; mensonges enfin qui, comme tant d’autres, n’auraient pas pris consistance dans quelques esprits, si la presse n’eût pas été bâillonnée à cette époque.
La capitale de la Bretagne, pays fier aussi de ses illustres marins, s’acquitta dignement des funérailles du grand homme. Un somptueux catafalque, décoré de ses insignes et couvert d’inscriptions, attendait sous les voûtes de l’église Saint-Germain, le cercueil du brave vice-amiral, escorté par la troupe en armes, par les corps constitués, marchant aux sons d’une musique funèbre, et suivi d’une immense foule de peuple; on remarqua même un clergé nombreux à cette triste cérémonie, car alors (et cela devait être remarqué en Bretagne) les prêtres ne s attribuaient pas de pouvoir deviner quels derniers sentiments ont pu précéder une mort.
La terre du cimetière commun pèse encore sans distinction sur cette grande illustration maritime. Du reste, que personne ne se charge du soin de faire d’épitaphe ; il semble se l’être faite sublime, celui qui disait à Trafalgar : “Tout officier qui ne sera pas dans le feu, à portée de pistolet de l’ennemi ne sera pas à son poste ; et un signal pour l’y rappeler sera une tache déshonorante pour lui.”
Texte publié dans la Revue Française, éditée à New York en 1835.
« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? »
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