Une guerre pacifique

Le temps de la grandeur est passé, mais l'Empereur se bat toujours.
Que se passe-t-il pour cet homme et ses proches?
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Frédéric Staps
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Une guerre pacifique

Message par Frédéric Staps » 01 févr. 2020 13:30

Voici ce qu'on peut lire dans le Mémorial à propos de la campagne de Russie :
De là, passant à beaucoup d'autres objets, il s'est arrêté sur la guerre de Russie.

« Au surplus, a-t-il dit, à la suite de beaucoup d'antécédents, cette guerre eût dû être la plus populaire des temps modernes : c'était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du repos et de la sécurité de tous ; elle était purement pacifique et conservatrice, tout-à-fait européenne et continentale. Son succès allait consacrer une balance, des combinaisons nouvelles, qui eussent fait disparaître les périls du temps pour les remplacer par un avenir tranquille, et l'ambition n'entrait pour rien dans mes vues. En relevant la Pologne, cette véritable clef de toute la voûte, j'accordais que ce fût un roi de Prusse, un archiduc d'Autriche, ou tout autre qui en occupât le trône ; je ne prétendais rien acquérir, je ne me réservais que la gloire du bien, les bénédictions de l'avenir. Croirait-on que ce dût être là où j'échouerais et trouverais ma perte? Jamais je n'avais mieux fait, jamais je ne méritai davantage; mais, comme si l'opinion avait aussi ses épidémies, voilà qu'en un instant il n'y eut plus qu'un cri, qu'un sentiment contre moi : on me proclama le tyran des rois, moi qui avais retrempé leur existence. Je ne fus plus que le destructeur des droits des peuples, moi qui avais tant fait et qui allais tant, entreprendre pour eux; Et les peuples et les rois, ces ennemis irréconciliables, se sont alliés, ont conspiré de concert contre moi! On n'a plus tenu aucun compte de tous les actes de ma vie! Je me disais bien que l'esprit des peuples me serait revenu avec la victoire, mais je la manquai, et je me suis trouvé accablé. Voilà pourtant les hommes et mon histoire! Mais les peuples et les rois, et peut-être tous les deux, me regretteront! Ma mémoire sera suffisamment vengée de l'injustice faite à ma personne, cela est indubitable.

« Du reste, on ne saura jamais bien l'histoire de la campagne de Russie; parce que les Russes n'écrivent pas ou écrivent sans aucun respect pour la vérité, et que les Français se sont pris d'une belle passion pour déshonorer et discréditer eux-mêmes leur gloire. Assurément la campagne de Russie est la plus glorieuse, la plus difficile et la plus honorable pour les Gaulois, dont l'histoire ancienne et moderne fasse mention. » Et l'Empereur a distribué un juste et magnifique tribut d'éloges à nos généraux et à nos braves, à Murat, Ney, Poniatowski, qu'il faisait les héros de la journée de la Moscowa, aux valeureux cuirassiers qui forcèrent les redoutes en sabrant les canonniers sur leurs pièces ; aux braves artilleurs, qui luttèrent si décisivement avec tant d'avantage, et à ces intrépides fantassins qui, au fort de la crise, au lieu d'avoir besoin d'encouragement, crièrent à leur chef : Sois tranquille, tes soldats ont juré aujourd'hui de vaincre, et ils vaincront, etc., etc.

Et il a terminé, disant : « Quelques parcelles de tant de gloire parviendront-elles aux siècles avenir? ou le mensonge, la calomnie, le crime prévaudront-ils? »
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BRH sur le forum perdu
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Re: Une guerre pacifique

Message par BRH sur le forum perdu » 01 févr. 2020 20:36

La formule "une guerre pacifique et conservatrice" peut apparaître comme une provocation. Et pourtant ! La guerre contre la Russie en 1812, est une guerre essentiellement préventive. Napoléon a peur d'être attaqué par la Russie et il sait que le Czar en a nourri le dessein. Il se juge vieillissant (à la guerre, dit-il, après 40 ans, on ne fait plus rien de bon). En 1812, il va en avoir 43. Il se sent fatigué, somnolent, et doute d'être encore lui-même d'ici quelques années... Il ne vise aucune conquête, c'est à peine s'il formule l'idée de proclamer un nouveau royaume de Pologne. Tout au plus, envisage-t-il de réclamer à la Russie le district de Byalistok. C'est à l'Autriche qu'il imposera la plus forte contribution territoriale, en échangeant l'illyrie (moins Trieste) contre la Galicie encore autrichienne (augmentée éventuellement de Tarnopol). Son idée fixe, c'est de détruire l'armée russe, comme il l'a fait à Friedland. Une grande bataille, une grande victoire, et tout sera dit. Napoléon, en plus de la reconnaissance du royaume de Pologne, exigera le retour du blocus continental. L'Angleterre -découragée- acceptera enfin de négocier. Et même si le Czar n'est pas sincère dans l'application de le nouvelle alliance imposée, il n'aura plus les moyens de soulever l'Europe contre l'empire français...

Mais l'armée russe refuse la bataille. Elle recule sans cesse. Il faut donc la suivre jusqu'à Smolensk. La grande bataille est sur le point de se produire, mais encore une fois, Barclay de Tolly s'extrait de la nasse où Napoléon comptait l'enfermer. Par la faute de Junot, la destruction de l'arrière-garde ennemie est manquée. Il faut donc encore suivre les Russes jusqu'à Moscou pour leur imposer cette bataille décisive : les Russes ne pourront pas refuser de défendre leur capitale.

La victoire est acquise de justesse, mais elle est coûteuse et ne résout rien. Pire, voilà que les Russes brûlent leur propre capitale ! Voilà qui devrait dessiller les yeux de Napoléon : c'est une guerre totale où il ne peut y avoir qu'un vainqueur et cela passe par la destruction du vaincu... Mais Napoléon ne conçoit pas que le Czar puisse approuver cette conduite ; pour lui, il est impossible qu'Alexandre ait ordonné une telle extrémité. Et, en effet, ce n'est pas lui, mais son gouverneur Rostopchine qui a porté la torche dans les maisons en bois de Moscou. Cet acte incendiaire qui paraît fou aux yeux des Français est le signe d'un patriotisme exacerbé qui n'acceptera pas de traiter avec l'envahisseur. Cette réalité s'impose à Napoléon, mais détrempe sa volonté d'action : il renonce à détruire ce qui reste de l'armée russe et écarte l'idée de marcher sur Saint-Petersbourg. Il pressent que c'est sa dernière cartouche, mais ses lieutenants y sont hostiles et ne le lui cachent pas ! L'Empereur se raccroche à l'idée que le Czar va enfin traiter, qu'il va accueillir ses offres de paix.

Mais il n'en est rien. Pour le Czar, "sa campagne commence". Les Russes savent bien que Napoléon ne peut demeurer à Moscou. Son départ, même si son armée occupe la capitale, sera perçue comme une défaite. ll faut donc être patient. Soit Napoléon quittera seul Moscou et alors le siège de la capitale commencera; soit la Grande Armée l'accompagnera et alors, sa retraite sera son tombeau.

Les premières gelées vont contraindre Napoléon à accepter la réalité : il est prisonnier de sa conquête et il lui faut se replier sur ses bases de ravitaillement, Smolensk et Minsk. S'il parvient à faire hiverner la Grande Armée sur ces positions, la campagne sera sauvée. Mais les Russes vont en décider autrement...

Ainsi donc, cette guerre était une guerre "pacifique", en effet, dans le sens où elle avait pour but d'établir durablement la paix en Europe, tout en maintenant la domination française... Elle ne visait aucune conquête territoriale, ni la destruction d'aucun état et surtout pas celle de la Russie qui était -évidemment- hors de portée, ce dont Napoléon était le 1er convaincu.
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Frédéric Staps
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Re: Une guerre pacifique

Message par Frédéric Staps » 02 févr. 2020 10:15

Barthélemy fait à son tour un commentaire :
Barthélemy sur le forum perdu a écrit :Napoléon ne parlait pas lui-même d'une Campagne de Russie, mais d'une "seconde Campagne de Pologne".... Dans son esprit, il s'agissait non pas dune guerre d'extermination contre la Russie, mais bien d'une guerre "préventive".
Commentaire quelque peu surprenant puisque dans l'extrait du Mémorial que j'avais cité et que BRH avait reproduit sur le forum perdu, on peut lire ceci : "on ne saura jamais bien l'histoire de la campagne de Russie".

Est-ce une nouvelle illustration du fait que Barthélemy ne lit pas les textes auxquels il répond ? A moins qu'il n'ait pas compris que cette citation était extraite du Mémorial et que le "il" dont il était question dans ce texte était Napoléon lui-même, étant donné que BRH avait repiqué ma citation sur le présent forum sans mentionner la source ni d'où il la tenait, ce qui est habituel chez lui ? :baisse:
Barthélemy sur le forum perdu a écrit :Hélas, les événements qui s'en suivirent prirent une toute autre tournure... :bah:
Pas plus que Napoléon n'avait vu cette campagne comme "une guerre d'extermination contre la Russie", il n'avait envisagé que ce serait une guerre d'extermination de sa Grande Armée. C'est pourtant ce qu'elle fut, toute pacifique qu'il ait voulu qu'elle soit. :diable:
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Re: Une guerre pacifique

Message par Frédéric Staps » 02 févr. 2020 11:55

BRH sur le forum perdu a écrit :
01 févr. 2020 20:36
La formule "une guerre pacifique et conservatrice" peut apparaître comme une provocation.
Aucune provocation de la part de Napoléon quand il utilise cette formule.
Il est au contraire convaincu qu'une guerre victorieuse pourra permettre d'aboutir à la paix. Cela a d'ailleurs été constamment sa manière d'agir. Et malgré le démenti qu'aurait dû lui apporter l'expérience, il reste convaincu à Sainte-Hélène que cette stratégie était la bonne. Ou du moins, il persiste à croire ou faire croire que cette erreur de jugement n'est pas une des causes principales de sa chute.
On pourrait plutôt qualifier la formule "guerre pacifique" comme étant un oxymore, si Napoléon avait consciemment voulu faire un effet de style. Ce n'est toutefois pas le cas.
BRH sur le forum perdu a écrit :
01 févr. 2020 20:36
Et pourtant ! La guerre contre la Russie en 1812, est une guerre essentiellement préventive. Napoléon a peur d'être attaqué par la Russie et il sait que le Czar en a nourri le dessein.
La Première Guerre mondiale est également "une guerre essentiellement préventive". La Prusse a peur d'être attaquée par la Russie. Mais la crainte des généraux allemands est surtout que cette guerre se déclenche quelques années plus tard quand la Russie se sera modernisée au point d'inverser le rapport de forces entre les deux pays. En déclenchant la guerre en 1914 alors que la Russie n'est pas encore prête, ils pensent pouvoir s'assurer sans trop de difficultés de la victoire et ainsi se mettre à l'abri pour longtemps de la menace russe. Ils décident donc de ne rien faire pour éviter que l'Autriche déclare la guerre à la Serbie, provoquant ainsi par le jeu des alliances une guerre générale.
Il ne viendrait sans doute pourtant à l'idée de personne de qualifier la Première Guerre mondiale de "guerre pacifique".
BRH sur le forum perdu a écrit :
01 févr. 2020 20:36
Son idée fixe, c'est de détruire l'armée russe. [...]
Ainsi donc, cette guerre était une guerre "pacifique", en effet, dans le sens où elle avait pour but d'établir durablement la paix en Europe, tout en maintenant la domination française... Elle ne visait aucune conquête territoriale, ni la destruction d'aucun état et surtout pas celle de la Russie qui était -évidemment- hors de portée, ce dont Napoléon était le 1er convaincu.
Belle définition de BRH. Une guerre est pacifique si elle vise seulement à "détruire une armée" et non un État et même si elle a pour but de consolider une domination. :fou:
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Re: Une guerre pacifique

Message par Frédéric Staps » 02 févr. 2020 19:07

Barthélemy s'était fendu d'une réponse sur le forum perdu où il reproduisait la réponse que j'avais faite à son texte. Cela n'a pas dû plaire au maître des lieux, car cette réponse est passée à la trappe, soit qu'elle ait été complètement supprimée, soit qu'elle ait été simplement cachée à la vue des visiteurs du forum perdu. Il est vrai que cette réponse n'était pas d'un grand intérêt car Barthélemy nous ressortait sa rengaine habituelle concernant mon "anti-napoléonisme" parce que j'avais signalé que si la campagne de Russie n'avait pas été une guerre d'extermination contre la Russie, elle avait presque réussi à exterminer la Grande Armée. :fou:

Ce n'est toutefois probablement pas à cause du peu d'intérêt de cette réponse que BRH a jugé bon de la faire disparaître. Il semble en effet qu'il veuille débattre de la question de la "guerre pacifique" sur son forum, sans que les lecteurs de ce forum ne sachent à qui il répond.

Dans sa dernière réponse, il écrit en effet ceci :
BRH sur le forum perdu a écrit :D'aucuns comparent la "guerre préventive" de Napoléon (campagne de Russie), au projet guerrier du Grand-Etat-Major allemand en 1914. Ce projet visait à déclencher une guerre préventive contre la Russie assez tôt pour éviter l'accroissement et la modernisation de l'armée impériale russe, raison pour laquelle l'Allemagne de Guillaume II n'aurait pas freiné l'Autriche-Hongrie dans sa volonté d'éradiquer l'état serbe.
C'est très clairement une allusion à ce que j'avais écrit en réponse à son premier texte. Mais au lieu de citer mon texte, il préfère utiliser une formule vague qui laisserait supposer que plusieurs personnes auraient fait la comparaison que je venais de faire. J'ai cependant de sérieux doutes sur le fait que d'autres auraient déjà fait cette comparaison, puisqu'elle ne m'est venue à l'esprit que lorsque j'avais lu le texte précédent de BRH sur ce sujet.

Sans oser rejeter complètement la comparaison puisqu'il finit par écrire "A part cela, en effet, on pourrait trouver des points communs entre la guerre préventive napoléonienne et la guerre préventive "wilheminienne"...", il essaie néanmoins de la réfuter. Pour ce faire, il s'abstient d'expliquer sur quoi elle portait précisément et la raison pour laquelle elle était faite et entend relever des différences majeures entre ces deux guerres préventives qui feraient de l'une une "guerre pacifique" et de l'autre une guerre sans doute "belliqueuse" ou "guerrière" (je ne sais trop lequel de ces pléonasmes aurait sa faveur).
Parmi ces différences, il relève le projet des Allemands d'une "restauration d'un royaume polonais avec un archiduc autrichien comme roi". Or il ne s'agit pas d'une différence, mais au contraire d'un autre point commun, puisque un des but de la "seconde campagne de Pologne", comme se plaît à l'appeler Barthélemy, était "le rétablissement de la Pologne par les armes de l'empire français".
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Re: Une guerre pacifique

Message par Frédéric Staps » 03 févr. 2020 8:09

Las Cases dans le Mémorial a écrit :Rien de plus commun, au milieu des grands événements et avant que le temps n'en ait consacré l'exactitude, que de voir la vérité de la foule en opposition complète avec la vérité de l'histoire. C'est ainsi qu'il fut généralement reçu dans le temps que Napoléon, dans son expédition de Russie, s'est imprudemment lancé à la Charles XII au milieu d'un peuple ennemi, en dépit des vrais principes ; qu'il s'y est laissé attirer par une fuite simulée ; qu'oubliant ou violant tous les principes de l'art, il s'est séparé de ses magasins à une distance immense, a négligé de s'appuyer d'armée de réserve; qu'il a résisté aux remontrances de ses généraux qui voulaient l'empêcher d'aller en avant; qu'il a livré ses derrières et s'est vu couper ses communications et arrêter ses approvisionnements, ses convois , et s'est trouvé sans ressources, entouré d'une population hostile ; qu'il ne s'était pas ménagé de retraite et n'avait pu en effectuer ; qu'il s'était endormi à Moscou, n'avait pas su prévoir les rigueurs de la saison ; qu'il avait quitté l'armée quand il avait vu tout désespéré, et avait laissé périr la presque totalité de ses soldats, etc.

J'ai trouvé curieux de reproduire ici lé sommaire des notes éparses dictées par Napoléon lui-même, à la lecture d'un ouvrage où s'accumulaient tous ces reproches. Les lecteurs, pour le plus grand nombre, j'en suis sûr, y trouveront des choses neuves, sans doute, et bien éloignées des idées qu'ils avaient entretenues jusque-là ; le tout est tiré des Dictées de Napoléon, tome II, pages 57 et 97.
« Dans la campagne de Russie, les magasins de l'armée n'étaient pas, sur « la Vistule, à cinquante jours de marche de Moscou : ceux de première ligne étaient à Smolensk, à dix jours de marche de Moscou; ceux de seconde ligne , à Minsk et à Wilna, à huit jours de marche de Smolensk; ceux de troisième, à Kowno, Grodno et Bialistok ; ceux de quatrième ligne, à Elbing, à Marienwerder, à Thorn, à Plock, à Modlin, a Varsovie ; ceux de cinquième ligne, à Dantzick, à Bamberg, à Posen ; ceux de sixième ligne, à Stettin, à Custrin, à Glogau.

« Sur 400,000 hommes qui passèrent le Niémen, 240,000 hommes restèrent en réserve entre ce fleuve et le Borysthènes, 160,000 passèrent Smolensk et marchèrent sur Moscou : sur ces 160,000 hommes, 40,000 restèrent échelonnés entre Smolensk et Mojaïsk. La retraite était donc toute naturelle sur la Pologne.

« Aucun général n'a représenté à Napoléon la nécessité de s'arrêter sur la Bérézina; tous sentaient que, maître, de Moscou, il terminerait la guerre.

« Jusqu'à Smolensk, il manœuvrait sur un pays aussi bien disposé que la France même; la population, les autorités étaient pour lui : il pouvait y lever des hommes, des chevaux, des vivres ; et Smolensk est une place forte.

« Rien de plus différent que les deux expéditions de Charles XII et de Napoléon. Charles XII sacrifia sa ligne d'opération, et prêta durant quatre cents lieues le flanc à l'ennemi ; dans son expédition, tous les principes de la guerre offensive avaient été violés ; ils furent tous observés dans celle de Napoléon.

« Dans sa marche sur Moscou, il n'a jamais eu l'ennemi sur ses derrières ; pas un malade, pas un homme isolé, pas une estafette, pas un convoi n'ont été enlevés depuis Mayence jusqu'à Moscou ; on n'a pas été un jour sans recevoir des nouvelles de France; Paris n'a pas été un jour sans recevoir des lettres de l'armée; pas une maison de station retranchée (il y en avait à tous les postes ) n'a été attaquée.

« Les convois d'artillerie et d'équipages militaires arrivèrent sans accident : on a tiré à la bataille de Smolensk plus de soixante mille coups de canon, cent vingt mille à la bataille de la Moscowa; la consommation a été considérable dans les petits combats, et cependant en partant de Moscou chaque pièce était approvisionnée à trois cent cinquante coups.

« La marche de l'armée, au sortir de Moscou, ne doit pas s'appeler une retraite, puisque cette armée était victorieuse, et qu'elle eût pu marcher également sur Saint-Pétersbourg, sur Kalouga ou sur Toula., que Kutusow eût en vain essayé de couvrir. L'armée ne se retira pas sur Smolensk, parce qu'elle était battue, mais pour hiverner en Pologne et marcher au printemps sur Saint-Pétersbourg. Si l'on eût été en été, ni l'armée de l'amiral Tchitchagow ni celle de Kutusow n'eussent osé approcher de l'armée française de dix journées, sous peine d'être détruites de suite.

« La cour craignait tellement que l'on marchât sur Saint-Pétersbourg, qu'elle avait fait évacuer sur Londres ses archives et ses trésors les plus précieux et qu'elle appela de Podolie l'armée de l'amiral Tchitchagow pour couvrir cette capitale. Si Moscou n'eût pas été incendiée, l'empereur Alexandre eût été contraint à la paix. Après l'embrasement de Moscou, si les grands froids n'avaient pas commencé quinze jours plus tôt qu'à l'ordinaire, l'armée fût revenue sans perte à Smolensk, où elle n'aurait eu rien à redouter des armées russes, battues à la Moscowa, à Maloï-Jaroslawitz ; elles avaient trop grand besoin de repos.

« On savait bien qu'il faisait froid en décembre et janvier ; mais on avait lieu de croire, par le relevé de la température des vingt années précédentes, que le thermomètre ne descendrait pas au-dessous de dix degrés de glace pendant novembre ; il n'a manqué à l'armée que trois jours pour achever sa retraite en bon ordre; mais dans ces trois jours elle perdit 30,000 chevaux. Par l'événement, on pourrait donc reprocher à Napoléon d'être resté quatre jours de trop à Moscou ; mais il y fut déterminé par des raisons politiques : il croyait avoir le temps de retourner en Pologne ; les automnes sont très-prolongés dans le Nord.

« L'armée, en quittant Moscou, emporta pour vingt jours de vivres; c'était plus qu'il ne lui fallait pour arriver à Smolensk, où elle eût pu en prendre en abondance pour gagner Minsk et Wilna ; mais tous les attelages des convois et la majorité des chevaux de l'artillerie et de la cavalerie périrent ; tous les services de l'armée furent désorganisés ; ce ne fut plus une armée ; il devint impossible de prendre position avant Wilna : les corps du prince de Schwartzemberg et du général Reynier, qui étaient sur la Vistule, au lieu d'appuyer sur Minsk, comme ils le devaient, se retirèrent sur Varsovie, abandonnant ainsi l'armée. S'ils se fussent portés sur Minsk, ils y eussent été joints par la division de Dombrowski ; qui, seule, ne put défendre Bourischow, ce qui permit à l'amiral Tchitchagow de l'occuper ; le projet de l'amiral n'était pas de prendre possession de la Bérézina, mais de se porter sur la Dwina pour couvrir Saint-Pétersbourg. C'est par cette circonstance fortuite que le duc de Reggio le rencontra, le battit et le rejeta sur la rive droite de la Bérézina. Tchitchagow fut battu de nouveau après le passage de la Bérézina ; les cuirassiers Doumerc lui prirent 1,800 hommes dans une charge.

« A deux journées de Wilna, lorsque l'armée n'avait plus de dangers à courir, Napoléon jugea que l'urgence des circonstances exigeait sa présence à Paris ; là seulement il pouvait en imposer à la Prusse et à l'Autriche. S'il tardait à s'y rendre, le passage lui serait peut-être fermé. Il laissa l'armée au roi de Naples et au prince de Neufchâtel. La garde était alors entière, et l'armée avait plus de 80,000 combattants, sans compter le corps du duc de Tarente, qui était sur la Dwina. L'armée russe, tout compris, était réduite à 50,000 hommes. Les farines, les biscuits, les vins, les viandes, les légumes secs, les fourrages étaient en abondance à Wilna. D'après le rapport de la situation des vivres, présenté à Napoléon à son passage en cette ville, il y restait alors quatre millions de rations de farine, trois millions six cent mille rations de viande, neuf millions de rations de vin et eau-de-vie ; des magasins considérables d'effets, d'habillements et de munitions avaient également été formés. Si Napoléon fût resté à l'armée ou qu'il en eût donné le commandement au prince Eugène, elle n'aurait jamais dépassé Wilna ; un corps de réserve était à Varsovie, un autre à Koenigsberg ; mais on s'en laissa, imposer par quelques cosaques ; on évacua en désordre Wilna dans la nuit. C'est de cette époque surtout que datent les grandes pertes de cette campagne ; et c'est un des malheurs des circonstances que cette obligation où se trouvait Napoléon, dans les grandes crises, d'être à la fois à l'armée et à Paris : rien n'était et ne pouvait être moins prévu par lui que la conduite insensée que l'on tint à Wilna.

« Dans cette malheureuse campagne, nos pertes furent considérables sans doute, mais non pas telles qu'on se l'imagine. Des 400,000 hommes qui passèrent la Vistule, la moitié était Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois, Wurtembergeois, Bergeois, Badois, Hessois, Westphaliens, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens, Napolitains. L'armée impériale, proprement dite, était pour un tiers composée de Hollandais, Belges, habitants des bords du Rhin, Piémontais, Suisses, Génois, Toscans, Romains, habitants de la 32e division militaire, Brème, Hambourg, etc ; elle comptait à peine 140,000 hommes parlant français.

« L'expédition de Russie coûta moins de 50,000 hommes à la France actuelle ; l'armée russe, dans la retraite de Wilna à Moscou, dans les différentes batailles, a perdu quatre fois plus que l'armée française; l'incendie de Moscou a coûté la vie à 100,000 Russes, morts de froid et de misère dans les bois; enfin, dans sa marche de Moscou à l'Oder, l'armée russe fut aussi atteinte par l'intempérie de la saison; elle ne comptait, à son arrivée à Wilna, que 50,000 hommes, et à Kalisch moins de 18,000: on peut avancer que la perte de la Russie dans cette campagne a été six fois plus grande que celle de la France d'aujourd'hui. »

Certes, voilà bien des détails et des circonstances qui surprendront beaucoup sans doute le plus grand nombre de lecteurs, et l'on ne saurait les révoquer en doute ; car, en s'exprimant avec solennité et d'une manière aussi positive, Napoléon n'ignorait pas, dans l'intérêt de sa gloire, que des documents officiels existaient dans les dépôts publics pour appuyer ou démentir authentiquement ses assertions.
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Re: Une guerre pacifique

Message par Frédéric Staps » 03 févr. 2020 13:28

J'ai repris l'intégralité du texte du Mémorial avec lequel Las Cases entendait corriger des idées fausses sur la campagne de Russie.

Un passage mérite toutefois une attention particulière :
« Dans cette malheureuse campagne, nos pertes furent considérables sans doute, mais non pas telles qu'on se l'imagine. Des 400,000 hommes qui passèrent la Vistule, la moitié était Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois, Wurtembergeois, Bergeois, Badois, Hessois, Westphaliens, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens, Napolitains. L'armée impériale, proprement dite, était pour un tiers composée de Hollandais, Belges, habitants des bords du Rhin, Piémontais, Suisses, Génois, Toscans, Romains, habitants de la 32e division militaire, Brème, Hambourg, etc ; elle comptait à peine 140,000 hommes parlant français.

« L'expédition de Russie coûta moins de 50,000 hommes à la France actuelle ; l'armée russe, dans la retraite de Wilna à Moscou, dans les différentes batailles, a perdu quatre fois plus que l'armée française; l'incendie de Moscou a coûté la vie à 100,000 Russes, morts de froid et de misère dans les bois; enfin, dans sa marche de Moscou à l'Oder, l'armée russe fut aussi atteinte par l'intempérie de la saison; elle ne comptait, à son arrivée à Wilna, que 50,000 hommes, et à Kalisch moins de 18,000: on peut avancer que la perte de la Russie dans cette campagne a été six fois plus grande que celle de la France d'aujourd'hui. »
Après l'avoir relu plusieurs fois pour être bien sûr d'avoir compris, je dois me rendre à l'évidence. Pour Napoléon, les pertes ne sont pas aussi considérables que ce que l'on s'imagine, parce que, pour une bonne part, il ne s'agissait pas de Français. :bravo: Et puis les pertes russes ont été beaucoup plus élevées. :bravo: Donc finalement, le bilan de cette campagne n'est pas aussi désastreux qu'on pourrait le croire.

Vive la guerre pacifique ! :autruche:
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Re: Une guerre pacifique

Message par Frédéric Staps » 08 févr. 2020 19:13

En postant le message précédent, j'étais persuadé qu'il y aurait bien quelqu'un qui prendrait la peine de m'expliquer en quoi mon interprétation des paroles de Napoléon était incorrecte.

Mais jusqu'à présent, personne ne s'est donné cette peine. :(

Je vais finir par croire que le sens que j'ai vu dans ce texte était bien celui que Napoléon voulait lui donner. :fou:
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Re: Une guerre pacifique

Message par ClaudeM » 08 févr. 2020 23:14

Frédéric Staps a écrit :
08 févr. 2020 19:13
En postant le message précédent, j'étais persuadé qu'il y aurait bien quelqu'un qui prendrait la peine de m'expliquer en quoi mon interprétation des paroles de Napoléon était incorrecte.

Mais jusqu'à présent, personne ne s'est donné cette peine. :(

Je vais finir par croire que le sens que j'ai vu dans ce texte était bien celui que Napoléon voulait lui donner. :fou:
Je crois que vous avez bien lu... Mais je ne pense pas que Napoléon comptait pour rien les pertes totales. Il souligne juste, que "pour la France", c'était moins désastreux qu'il y parait... Sinon, il n'aurait même pas pu se présenter à Waterloo... :pleure:
Donc, comptablement, les morts Français épargnés en Russie ont permis de grossir l'hécatombe à Waterloo... :pleure:
Wellington a eu Napoléon à l'usure... c'est moins glorieux qu'on a bien voulu le dire... :diable:
Comme dans le sketch de R Pierre et JM Thibaut : "Si nous, les Sudistes on avait été plus nombreux, ces sacrés Nordistes auraient pris la pâtée". :duel:
:salut:
J'aurais mieux fait de rester en Egypte. Napoleon
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Frédéric Staps
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Re: Une guerre pacifique

Message par Frédéric Staps » 09 févr. 2020 14:16

ClaudeM a écrit :
08 févr. 2020 23:14
Mais je ne pense pas que Napoléon comptait pour rien les pertes totales.
Il apparaît dans ce texte que les pertes humaines n'étaient pas la préoccupation majeure de Napoléon et qu'il n'aurait pas été prêt à changer sa manière d'agir pour en limiter l'ampleur. Comme vous le dites, s'il se préoccupe des pertes, c'est surtout parce qu'elles diminuent sa faculté à mener des guerres victorieuses.

Dans ce texte, Napoléon ne manifeste à aucun moment des regrets d'avoir entrepris cette campagne parce qu'elle aurait causé la mort de tant d'hommes sans parvenir à son objectif. Au contraire, il affirme n'avoir commis personnellement aucune erreur. Seules des circonstances malheureuses n'auraient pas permis que cette campagne ait eu les résultats qu'il escomptait.

Pour accréditer cette thèse, il n'hésite pas à déformer la réalité puisqu'il va jusqu'à affirmer que c'est après l'évacuation de Vilnius "que datent les grandes pertes de cette campagne", rendant ainsi responsables de l'ampleur du désastre ceux aux ordres desquels il avait confié (abandonné ?) son armée.

Quant à la distinction qu'il fait entre pertes totales et pertes d'hommes de la "France actuelle", on pourrait dire qu'il s'agit d'une "astuce comptable" visant à réduire le nombre des pertes. On pourrait même penser qu'il essaie de "vendre" les pertes de ses alliés du moment (Autrichiens, Prussiens et autres) dans la colonne des bénéfices de son macabre bilan, car elles réduisaient les capacités militaires de ceux qui allaient bientôt changer de camp.
« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? »
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