Pour parler ici des habitudes de l'homme Napoléon, de ses préférences et de ses aversions, mais aussi de ses proches, des familiers, des contemporains, des militaires.
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Frédéric Staps
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Le jeune Bonaparte à l'époque où il était officier du roi

Message par Frédéric Staps » 30 oct. 2019 20:58

Je ne résiste pas à citer ce passage savoureux lu dans le livre de David Bell intitulé La première guerre totale. L'Europe de Napoléon et la naissance de la guerre moderne, paru en 2007 en anglais et traduit en 2010 en français.
Le métier de soldat n’était pas non plus, autant qu’aujourd’hui, une profession à plein temps. Les campagnes avaient généralement lieu entre mai et octobre, et quand ils n’étaient pas en campagne, officiers et soldats ne passaient que peu de temps en manœuvres ou en exercices. Lauzun, quand il n’était pas en service actif, retournait en général à la cour ou à la poursuite d’une nouvelle maîtresse, et quant aux officiers moins bien nés, leur vocation militaire ne leur prenait guère plus de temps. En poste à Belfort, en 1777, le futur révolutionnaire Théodore de Lameth consacrait ses journées au dessin, à la musique et à l’étude de l’allemand. Il passait une heure par jour en société, « afin de ne pas être regardé comme un sauvage ». Le jeune Napoléon Bonaparte, une fois obtenue sa première solde,en 1785, passait son temps libre en lectures intensives. « Je vivais comme un ours […] toujours seul dans ma petite chambre avec mes livres […] mes seuls amis ! » Napoléon mit même la patience de ses supérieurs à rude épreuve en passant plus de la moitié de la période 1785-1790 chez lui, en congé, mais à l’époque, la plupart des officiers français vivaient au moins quatre mois par an loin de leurs régiments. L’armée était d’ailleurs ravie de s’en séparer, car,comme dans les autres pays d’Europe, elle souffrait d’un nombre extravagant d’officiers de haut rang. En 1789, l’État français ne pouvait offrir un emploi à plein temps qu’à moins d’un tiers de ses 35 000 officiers d’active.

L’une des conséquences de ce surnombre, c’est que les officiers avaient le loisir de s’adonner à d’autres vocations sans renoncer à leur solde. Beaucoup s’essayèrent à la littérature. On peut prendre l’exemple de Napoléon avant la Révolution française – époque où les occasions de promotion étaient fort limitées. En poste au fond de la province, oisif, il lisait obsessionnellement les grands ouvrages des Lumières, prenait nombre de notes et constituait un recueil d’expressions obscures qu’il pourrait replacer ici et là dans ses propres écrits (rhizophage, cacique, tomogun). Il écrivit toutes sortes de choses : une histoire de la Corse, un essai sur le suicide, un dialogue sur l’amour, des nouvelles qui témoignent d’un goût gothique plutôt malheureux : « Elle leva les yeux, car ce bruit l’avait réveillée,elle vit, ô Dieu ! elle vit un fantôme qui s’approcha de son lit […] Il lui porta la main à son cou. Ô frayeur ! Les doigts de la comtesse s’enfoncèrent dans les larges plaies, ses doigts en sortirent ensanglantés. » Chateaubriand fera ce commentaire cinglant sur ces écrits : « Le Destin est muet, et Bonaparte aurait dû l’être. »

Les biographes de Napoléon ont généralement considéré ces ambitions littéraires comme un signe de plus de la nature extraordinaire de cet homme d’exception. Mais elles étaient, en réalité, monnaie courante.
Le jugement porté sur les talents littéraires de Napoléon n'est pas vraiment flatteur. En revanche, ce que David Bell explique concernant les habitudes des officiers d'Ancien Régime quant à leur assiduité à exercer le service relativise assez bien ce qu'Henri Guillemin écrivait sur le même sujet. Guillemin en effet ne replaçait pas du tout les congés du jeune Bonaparte dans le contexte de leur époque et avait plutôt tendance à présenter son comportement comme exceptionnel et indigne d'un officier, ce qui, d'après ce qu'écrit David Bell, est loin d'être le cas.
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Re: Le jeune Bonaparte à l'époque où il était officier du roi

Message par ClaudeM » 01 nov. 2019 15:56

Chateaubriand avait sans doute raison, mais pour nous, difficile de juger sur une phrase...
de plus, les premiers écrits d'écrivains connus sont parfois médiocres. :pasbien:
Les Radiguet ou Sagan (qui lui a pompé son style), ne courent pas les rues... ;)
:salut:
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Re: Le jeune Bonaparte à l'époque où il était officier du roi

Message par Frédéric Staps » 01 nov. 2019 16:23

ClaudeM a écrit :
01 nov. 2019 15:56
de plus, les premiers écrits d'écrivains connus sont parfois médiocres. :pasbien:
Dans le passage qui suit, David Bell mentionne le cas de Laclos qui, avant d'écrire Les liaisons dangereuses avait écrit un opéra comique qui n'avait eu qu'une seule représentation au cours de laquelle il avait été copieusement sifflé. Était-ce parce qu'il était vraiment médiocre ?
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Re: Le jeune Bonaparte à l'époque où il était officier du roi

Message par ClaudeM » 01 nov. 2019 17:25

Probable... mais pas sûr. La première de Carmen (si mes souvenirs sont bons) fut une catastrophe. :ouin: Bizet faillit se suicider... :gek:
La deuxième fut un triomphe... :bravo:
Mais en règle générale, pour moi, il faut deux ou trois romans (à la poubelle ou reécrits) pour affiner son style... :lisez:
mais il y a des exceptions...
Dans le sport, curieusement, j'ai pu constater que c'est un peu la même chose...
:salut:
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Re: Le jeune Bonaparte à l'époque où il était officier du roi

Message par Frédéric Staps » 01 nov. 2019 21:07

ClaudeM a écrit :
01 nov. 2019 17:25
Probable... mais pas sûr. La première de Carmen (si mes souvenirs sont bons) fut une catastrophe. :ouin: Bizet faillit se suicider... :gek:
La deuxième fut un triomphe... :bravo:
C'est difficile à dire. Pour Laclos, il n'y aurait pas eu de seconde représentation. On peut penser que, dans son cas, c'était le genre de l'opéra comique qui ne lui convenait pas, que cet échec le lui a fait comprendre et qu'il l'a amené à exercer son talent dans un genre qui lui convenait beaucoup mieux.
ClaudeM a écrit :
01 nov. 2019 17:25
Mais en règle générale, pour moi, il faut deux ou trois romans (à la poubelle ou reécrits) pour affiner son style... :lisez:
mais il y a des exceptions...
Je ne sais pas si on peut vraiment parler de règle générale.
C'est peut-être vrai pour certains auteurs. Victor Hugo, par exemple dont certains estiment que le premier roman Han d'Islande devrait être oublié (même si, moi, personnellement, j'avais beaucoup aimé ce livre quand je l'avais lu dans mon adolescence, pas sûr toutefois que je l'apprécierais toujours autant si j'essayais de le relire aujourd'hui).
Mais il existe aussi des exemples qu'il me paraît difficile de considérer comme des exceptions qui confirmeraient cette règle.
Le nom de la rose d'Umberto Eco est, à mon avis, son meilleur livre. Par la suite, il n'a jamais réussi à reproduire cette réussite.
Il y a aussi le cas du Parfum de Patrick Suskind (même si personnellement, je trouve que ce roman alterne des passages très réussis et d'autres complètement ratés).
On pourrait aussi citer plus récemment La vérité sur l'affaire Harry Quebert de Joël Dicker, non pas qu'il soit certain que Joël Dicker ne parviendra jamais à écrire un nouveau roman qui égalerait celui-là, mais parce que les deux personnages principaux de ce roman sont des auteurs qui ont publié un livre qui a été un best-seller ou un chef-d'oeuvre et ont bien du mal à écrire un nouveau roman après cela. C'est d'ailleurs un thème qui revient assez souvent dans les livres ou les films. On pourrait donc penser qu'un certain nombre d'auteurs considèrent que la règle est plutôt la difficulté des écrivains à produire des romans après avoir connu le succès. ;)
ClaudeM a écrit :
01 nov. 2019 17:25
Dans le sport, curieusement, j'ai pu constater que c'est un peu la même chose...
Je ne peux pas vous donner un avis, c'est un domaine où je n'y connais rien, à part peut-être le cas de Michael Chang qui pourrait servir de contre-exemple puisqu'après avoir remporté Roland Garros en 1989 à 17 ans, il me semble qu'il n'a plus gagné grand-chose par la suite.

PS : si je connais ce cas, c'est parce qu'en 1989, l'éphémère journal Tintin reporter avait publié une BD de quelques pages consacrée à cette "étoile montante (filante en réalité)" du tennis.
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Re: Le jeune Bonaparte à l'époque où il était officier du roi

Message par ClaudeM » 03 nov. 2019 21:30

Frédéric Staps a écrit :
01 nov. 2019 21:07
Mais il existe aussi des exemples qu'il me paraît difficile de considérer comme des exceptions qui confirmeraient cette règle.
Le nom de la rose d'Umberto Eco est, à mon avis, son meilleur livre. Par la suite, il n'a jamais réussi à reproduire cette réussite.
Il y a aussi le cas du Parfum de Patrick Suskind (même si personnellement, je trouve que ce roman alterne des passages très réussis et d'autres complètement ratés).
Oui, mais on ne sait pas s'ils n'ont pas jeté leurs premiers essais...:lisez:
Frédéric Staps a écrit :
01 nov. 2019 21:07
ClaudeM a écrit :
01 nov. 2019 17:25
Dans le sport, curieusement, j'ai pu constater que c'est un peu la même chose...
Je ne peux pas vous donner un avis, c'est un domaine où je n'y connais rien, à part peut-être le cas de Michael Chang qui pourrait servir de contre-exemple puisqu'après avoir remporté Roland Garros en 1989 à 17 ans, il me semble qu'il n'a plus gagné grand-chose par la suite.

PS : si je connais ce cas, c'est parce qu'en 1989, l'éphémère journal Tintin reporter avait publié une BD de quelques pages consacrée à cette "étoile montante (filante en réalité)" du tennis.
Pour la finale de Chang, que j'ai vue en direct, c'est plutôt Lendl qui a complètement craqué devant la résistance et les "facéties" de son adversaire. :fou:
Et puis Chang disait que Dieu l'avait fait gagner... Alors il faut croire que Dieu a considéré qu'il en avait fait assez... :dodo:
Mais pour le sport, j'ai vu dans la salle de boxe où je m'entraînais (en amateur), des jeunes "tacherons maladroits" devenir des boxeurs habiles, et des gens très doués, stagner et se faire dépasser par manque de sérieux, ou de volonté.
En peinture, il y a Van Gogh, dont les premier tableaux étaient plutôt laborieux, pour finalement trouver son style, et peindre, en 3 ans pratiquement toutes les toiles célèbres qu'on lui connait.
(En passant, je trouve que Victor Hugo était un magnifique dessinateur.) :chef:
Donc, si Napoléon avait persévéré, qui sait s'il ne serait pas devenu un grand auteur... :quoi: mais il préférait sans doute être l'auteur de son épopée... et là, il n'a pas trop mal réussi. Et si la fin aurait pu être meilleure, elle aurait pu être pire. Imaginons Napoléon massacré dans la boue pendant la retraite de Russie... :ha!:
:salut:
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Re: Le jeune Bonaparte à l'époque où il était officier du roi

Message par Frédéric Staps » 03 nov. 2019 23:05

ClaudeM a écrit :
03 nov. 2019 21:30
Donc, si Napoléon avait persévéré, qui sait s'il ne serait pas devenu un grand auteur... :quoi:
J'ai un peu de mal à y croire. :diable:
ClaudeM a écrit :
03 nov. 2019 21:30
Imaginons Napoléon massacré dans la boue pendant la retraite de Russie... :ha!:
Ou bien transpercé par un couteau de cuisine manié par un adolescent boutonneux dans la cour de Schönbrunn. :ha!:
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Re: Le jeune Bonaparte à l'époque où il était officier du roi

Message par ClaudeM » 05 nov. 2019 11:49

Frédéric Staps a écrit :
03 nov. 2019 23:05
Ou bien transpercé par un couteau de cuisine manié par un adolescent boutonneux dans la cour de Schönbrunn. :ha!:
Pas sûr. L'assassinat d'Henri IV n'a pas fait d'ombre à sa mémoire.
(Mon cher Staps, pour les boutons, il y a des crèmes... ) :lol:
:salut:
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Re: Le jeune Bonaparte à l'époque où il était officier du roi

Message par Frédéric Staps » 05 nov. 2019 22:52

ClaudeM a écrit :
05 nov. 2019 11:49
Pas sûr. L'assassinat d'Henri IV n'a pas fait d'ombre à sa mémoire.
En général, ce n'est pas à la mémoire que le fait d'être assassiné cause le plus de dommage. ;)
ClaudeM a écrit :
05 nov. 2019 11:49
(Mon cher Staps, pour les boutons, il y a des crèmes... ) :lol:
Même aujourd'hui les crèmes ne sont pas d'une grande efficacité. Alors au début du 19e siècle...
En cas de consultation, une saignée aurait peut-être été prescrite, comme celle qu'on a administrée au duc de Berry après qu'il avait subi ce que Staps envisageait d'infliger à Napoléon.
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