Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Pour parler ici des habitudes de l'homme Napoléon, de ses préférences et de ses aversions, mais aussi de ses proches, des familiers, des contemporains, des militaires.
Pour aborder les habitudes, les grands évènements, le mode de vie...
Pour poser vos questions sur la période du Premier Empire.
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Frédéric Staps
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Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Frédéric Staps » 26 juil. 2020 10:36

On ne retient souvent du parcours de Napoléon que son extraordinaire ascension et les réalisations qui ont été faites quand il était au pouvoir et dont on lui attribue le mérite exclusif, même si sa contribution à ces réalisations reste parfois limitée. Lui-même, même s'il a également affirmé que Waterloo ferait oublier toutes ses victoires, considérait néanmoins ses victoires comme des éléments importants de sa gloire. La comparaison qu'il a faite à Sainte-Hélène entre le nombre de ses victoires et celui des victoires de Jules César dément en partie le fait qu'il aurait été convaincu que Waterloo ferait oublier ses victoires. Quand on examine la production de livres sur l'époque, on peut d'ailleurs se rendre compte que cette prédiction ne s'est pas du tout réalisée. Et même s'il y a actuellement des projets de retrait des statues de Napoléon de l'espace public, il n'est à ma connaissance pas question de demandes pour débaptiser la gare d'Austerlitz ou le pont de Iena.

L'ambition de Napoléon n'était toutefois pas de surpasser le nombre de victoires de Jules César. A Sainte-Hélène, il a procédé à une reconstruction de l'histoire pour se donner une image de fils de la Révolution qui aurait eu principalement à coeur de servir les intérêts de la France et un projet européen. Cette réécriture a pour effet de donner une dimension tragique à son échec. Toutefois, si l'on examine ce que Napoléon a fait dans la réalité, on peut émettre quelques doutes sur le fait que l'idéal de la Révolution, les intérêts de la France et l'établissement d'une paix européenne figuraient en première place de ses priorités. Au contraire, c'est l'ambition de fonder une nouvelle dynastie qui paraît la plus déterminante pour expliquer ses choix. Et sur ce point, l'échec est complet.
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Cipriani Franceschi » 04 août 2020 21:56

Frédéric Staps a écrit :
26 juil. 2020 10:36
Au contraire, c'est l'ambition de fonder une nouvelle dynastie qui paraît la plus déterminante pour expliquer ses choix. Et sur ce point, l'échec est complet.
Je ne saurais dire s'il s'agissait de son ambition la plus déterminante... Ceci étant, Napoléon avait bien l'intention de fonder une nouvelle dynastie et il entendait s'inscrire dans une suite logique puisqu'il la nommait la "IVème dynastie" (soi après les Mérovingiens, les Carolingiens, et les Capétiens) Toutefois, l'échec n'est pas totalement complet, certes Napoléon a échoué à pérenniser son pouvoir et à transmettre la couronne impériale à son fils, mais Napoléon III reprendra le flambeau avec le Second Empire, s'inscrivant donc dans la même lignée dynastique que son oncle.... et d'ailleurs, si un Bonaparte devait aujourd'hui rétablir l'Empire en France, il prendrait le titre (sauf erreur) de Napoléon VII, il s'inscrirait donc dans cette même dynastique ;)
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par bastet » 05 août 2020 19:18

Bonsoir à vous deux
Serait-ce votre retour cher Cipriani?
Personnellement, au niveau de mes connaissances, je trouve effectivement que le Destin de Napoléon a vraiment quelque chose qui le relie à la Tragédie , un destin historique que le mythe peut valoriser et quoiqu'il en soit dans le cas de Napoléon la réalité du pouvoir apparaît comme la réalisation d'une volonté qui en souligne sa singularité absolue.
:salut:
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Frédéric Staps » 05 août 2020 22:02

Cipriani Franceschi a écrit :
04 août 2020 21:56
Ceci étant, Napoléon avait bien l'intention de fonder une nouvelle dynastie et il entendait s'inscrire dans une suite logique puisqu'il la nommait la "IVème dynastie" (soi après les Mérovingiens, les Carolingiens, et les Capétiens) Toutefois, l'échec n'est pas totalement complet
En principe, dans une dynastie, le pouvoir se transmet "automatiquement" à l'héritier au moment du décès ou de l'abdication. Normalement, il ne faut pas se faire élire à la présidence et faire un coup d'Etat pour conserver le pouvoir.
Quant à Napoléon VII, VIII, IX ou X, il n'est pas prêt d'accéder au trône. La quatrième dynastie n'a pas vécu plus longtemps que le IIIe Reich. :fou:
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Cipriani Franceschi » 08 août 2020 22:52

Frédéric Staps a écrit :
05 août 2020 22:02
En principe, dans une dynastie, le pouvoir se transmet "automatiquement" à l'héritier au moment du décès ou de l'abdication.
Certes, sauf que dans le cas de Napoléon, celui-ci ne succédait pas à son père, il créait une nouvelle dynastie - Et le neveu, en prenant le titre de Napoléon III, s'inscrivait dans cette lignée dynastique en considérant que d'une certaine manière son cousin Napoléon II avait régné avant lui (du moins avait-il été proclamé Empereur)
Frédéric Staps a écrit :
05 août 2020 22:02
Normalement, il ne faut pas se faire élire à la présidence et faire un coup d'Etat pour conserver le pouvoir.
Allusion au Prince-Président Louis-Napoléon Bonaparte ? La Constitution lui interdisait de se représenter ;)
Frédéric Staps a écrit :
05 août 2020 22:02
Quant à Napoléon VII, VIII, IX ou X, il n'est pas prêt d'accéder au trône. La quatrième dynastie n'a pas vécu plus longtemps que le IIIe Reich. :fou:
La comparaison me parait un peu osée :shock: Au reste, l'Empire napoléonien n'avait pas vocation "à durer mille ans"
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Frédéric Staps » 09 août 2020 8:14

Cipriani Franceschi a écrit :
08 août 2020 22:52
Certes, sauf que dans le cas de Napoléon, celui-ci ne succédait pas à son père, il créait une nouvelle dynastie
C'est le cas de chaque "fondateur" d'une nouvelle "dynastie".
Si Clovis est bien le fils de Childéric Ier, concernant Mérovée, le prédécesseur de Childéric, on n'a aucune certitude sur son existence réelle et on ne sait rien du lien de parenté qui le relierait à son successeur. De toute manière, même si Clovis a succédé à son père, c'est lui le premier mérovingien à être devenu roi d'un territoire situé en France.
Pépin le Bref a lui aussi hérité de son père, Charles Martel, le pouvoir, mais Charles Martel n'était pas roi, mais maire du palais.
Hugues Capet avait aussi hérité son titre de duc de son père, mais c'est parce qu'il est devenu roi et que c'est sa descendance qui a occupé le trône de France pendant plus de 800 ans qu'il est devenu le fondateur d'une nouvelle dynastie.
De ces fondateurs de dynastie, seul Napoléon avait clairement en tête ce projet (les trois autres sont seulement devenus rois, ce qui a été à l'origine d'une nouvelle dynastie) et il a échoué.
Cipriani Franceschi a écrit :
08 août 2020 22:52
- Et le neveu, en prenant le titre de Napoléon III, s'inscrivait dans cette lignée dynastique en considérant que d'une certaine manière son cousin Napoléon II avait régné avant lui (du moins avait-il été proclamé Empereur)
Et comme son oncle, il a perdu son trône dès qu'il a subi une défaite militaire importante.
Cipriani Franceschi a écrit :
08 août 2020 22:52
Allusion au Prince-Président Louis-Napoléon Bonaparte ?
Pensez-vous que je pouvais parler de quelqu'un d'autre ?
Cipriani Franceschi a écrit :
08 août 2020 22:52
La Constitution lui interdisait de se représenter ;)
Ceux qui avaient élaboré cette constitution pensaient naïvement que cette règle éviterait qu'un seul homme accapare durablement le pouvoir.
Cipriani Franceschi a écrit :
08 août 2020 22:52
La comparaison me parait un peu osée :shock: Au reste, l'Empire napoléonien n'avait pas vocation "à durer mille ans"
En quoi est-elle osée ? Hitler comme Napoléon a voulu se poser en continuateur de la période glorieuse de leur pays. A l'inverse, la Révolution se voulait en rupture totale avec ce qui précédait. Il en va de même pour la révolution russe. Mais ces deux logiques qui paraissent antinomiques sont toutes deux décalées par rapport à la réalité. La rupture totale par rapport au passé est aussi illusoire que la renaissance du passé. :fou:
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Cipriani Franceschi » 10 août 2020 19:12

Frédéric Staps a écrit :
09 août 2020 8:14
De ces fondateurs de dynastie, seul Napoléon avait clairement en tête ce projet (les trois autres sont seulement devenus rois, ce qui a été à l'origine d'une nouvelle dynastie) et il a échoué.
Napoléon était d'extraction beaucoup plus modeste que ceux que vous citez (Charles n'était qu'un petit nobliau Corse de fraiche date) et c'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles il avait clairement conscience, et explicitement la volonté, de fonder une nouvelle dynastie - C'est si vrai que sa mère Letizia Bonaparte ne sera jamais, malgré son souhait, reine-mère ou impératrice... elle ne sera "que" Altesse impériale et "Madame Mère", Napoléon lui rétorquant : "Charles était-il roi" ?

L'Empereur en fondant une nouvelle dynastie, celle des Bonaparte, a clairement échoué à la pérenniser puisqu'il n'a pu transmettre le sceptre à son fils ou aux membres de sa famille qui figuraient dans l'ordre de succession... Pour autant, l'échec n'est pas total car encore une fois si le Prince impérial actuel devait monter un jour sur le pavois, il prendrait le titre de Napoléon VII, s'inscrivant ainsi explicitement dans la continuité de la IVème dynastie ayant régnée en France, fondée par son aïeul ;)
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Frédéric Staps » 10 août 2020 21:56

Même si l'on considère parfois que le pouvoir des présidents de la Ve République a quelque chose de monarchique, en voulant fonder une nouvelle dynastie dans un pays où on venait d'exécuter le roi, Napoléon a agi en décalage avec son époque. L'heure n'était plus à instaurer un pouvoir monarchique en France. Même la monarchie de Juillet a été balayée par une révolution.
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Cipriani Franceschi » 11 août 2020 21:25

bastet a écrit :
05 août 2020 19:18
Bonsoir à vous deux
Personnellement, au niveau de mes connaissances, je trouve effectivement que le Destin de Napoléon a vraiment quelque chose qui le relie à la Tragédie , un destin historique que le mythe peut valoriser et quoiqu'il en soit dans le cas de Napoléon la réalité du pouvoir apparaît comme la réalisation d'une volonté qui en souligne sa singularité absolue.
Bonsoir chère Bastet ;)
Ce que vous dites avec vos mots à vous, sous un angle psychanalytique, me parait très juste
Je dirais que votre analyse rejoint le parcours de Napoléon, il y a une part de tragique, une fois sur son rocher de Sainte-Hélène on a même parlé de nouveau "Prométhée".... Napoléon (qui était superstitieux comme probablement beaucoup de Corses à cette époque) disait lui-même qu'il se sentait investi d'un destin historique à accomplir, il évoquait sa "fortune"... ajoutant d'ailleurs que si cette "fortune" se détournait de lui, il suffirait d'un rien (d'un battement d'ailes de mouche, sauf erreur) pour que son pouvoir soit abattu - il y a donc bien du tragique là-dedans, après tout Napoléon était imprégné de culture antique (il avait lu les Anciens, Plutarque....) et à cela s'ajoute une volonté hors du commun :salut:
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Cipriani Franceschi » 11 août 2020 21:39

Frédéric Staps a écrit :
10 août 2020 21:56
Même si l'on considère parfois que le pouvoir des présidents de la Ve République a quelque chose de monarchique, en voulant fonder une nouvelle dynastie dans un pays où on venait d'exécuter le roi, Napoléon a agi en décalage avec son époque. L'heure n'était plus à instaurer un pouvoir monarchique en France. Même la monarchie de Juillet a été balayée par une révolution.
Je trouve votre point de vue un peu surprenant :shock:

Certes en guillotinant le roi la France révolutionnaire a voulu "faire table rase du passé" (pour employer une expression anachronique) "trancher" dans le vif afin que l'on ne revienne jamais en arrière...
Toutefois, je crois que c'est faire fi de certains éléments déterminants :
- la France était entourée de monarchies en Europe, faire cavalier seul était difficile
- la 1ère République s'était largement discréditée (Terreur, Directoire corrompu...)
- le peuple Français n'était sans doute pas mûr pour autre chose, revenir à un système à forte composante monarchique comme l'Empire napoléonien était avant tout source de stabilité, après dix ans de tourmente révolutionnaire (tout en pérennisant certains acquis, comme l'égalité civile ou la vente des biens nationaux) ;)
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Frédéric Staps » 12 août 2020 6:56

Cipriani Franceschi a écrit :
11 août 2020 21:39
- la France était entourée de monarchies en Europe, faire cavalier seul était difficile
L'argument serait valable si, en rétablissant une monarchie, Napoléon avait réussi à se faire accepter par les autres monarchies européennes et se maintenir ainsi sur le trône. Or ce n'est pas le cas, notamment parce que Napoléon ne s'est pas contenté de devenir le souverain de la France, mais qu'il a voulu confisquer les trônes des autres souverains au profit de sa famille. Son projet dynastique, loin de rassurer les dynasties en place, représentait une menace pour celles-ci.
Cipriani Franceschi a écrit :
11 août 2020 21:39
- la 1ère République s'était largement discréditée (Terreur, Directoire corrompu...)
Le coup d'État du 18 Brumaire et l'instauration du Consulat étaient censés y apporter un remède. Aucun besoin d'instaurer une monarchie, sinon pour pérenniser la confiscation du pouvoir au profit de la famille Bonaparte. Ceux qui s'emparent du pouvoir par la force vont toujours prétendre que c'est pour le bien commun, alors que la réalité est autre : si quelqu'un veut s'emparer ou conquérir le pouvoir, c'est la plupart du temps pour son intérêt personnel et cela, même dans les démocraties.
Cipriani Franceschi a écrit :
11 août 2020 21:39
- le peuple Français n'était sans doute pas mûr pour autre chose, revenir à un système à forte composante monarchique comme l'Empire napoléonien était avant tout source de stabilité, après dix ans de tourmente révolutionnaire (tout en pérennisant certains acquis, comme l'égalité civile ou la vente des biens nationaux) ;)
Ça, c'est l'argument de tous les dictateurs pour justifier leur prise de pouvoir. Mobutu, par exemple, justifiait sa position par le fait que les Zaïrois (redevenus depuis lors des Congolais) par le fait qu'ils avaient besoin d'un chef.
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Cipriani Franceschi » 15 août 2020 8:01

Frédéric Staps a écrit :
12 août 2020 6:56
L'argument serait valable si, en rétablissant une monarchie, Napoléon avait réussi à se faire accepter par les autres monarchies européennes et se maintenir ainsi sur le trône. Or ce n'est pas le cas, notamment parce que Napoléon ne s'est pas contenté de devenir le souverain de la France, mais qu'il a voulu confisquer les trônes des autres souverains au profit de sa famille. Son projet dynastique, loin de rassurer les dynasties en place, représentait une menace pour celles-ci.
Votre argument me parait un peu spécieux... Si Napoléon n'a pas réussi à se faire accepter des monarques européens déjà en place, c'est essentiellement parce qu'il était issu de la France révolutionnaire, ils ne souhaitaient pas que les idéaux de celle-ci s'étendent chez eux, et puis Napoléon était de basse extraction, il ne faisait pas partie du "club" des familles régnantes, malgré ses tentatives pour se légitimer comme notamment sa "filiation" avec Louis XVI par son mariage autrichien (à leurs yeux, il demeurait un parvenu)
Je ne suis pas certain non plus que le projet initial de Napoléon ait été de placer ses frères et sœurs sur des trônes européens :shock:
Frédéric Staps a écrit :
12 août 2020 6:56
Le coup d'État du 18 Brumaire et l'instauration du Consulat étaient censés y apporter un remède. Aucun besoin d'instaurer une monarchie, sinon pour pérenniser la confiscation du pouvoir au profit de la famille Bonaparte. Ceux qui s'emparent du pouvoir par la force vont toujours prétendre que c'est pour le bien commun, alors que la réalité est autre : si quelqu'un veut s'emparer ou conquérir le pouvoir, c'est la plupart du temps pour son intérêt personnel et cela, même dans les démocraties.
Et le remède a été apporté ! Même les adversaires politiques les plus virulents, les historiens les plus hostiles, admettent que la période du Consulat a été positive ! quant à instaurer une monarchie... je vous accorde volontiers que Napoléon était un despote ambitieux, qu'on aurait pu faire l'économie d'une monarchie héréditaire, mais il convenait aussi de stabiliser la France après la tourmente révolutionnaire, rien était acquis en 1804, un retour en arrière était possible ;)
Frédéric Staps a écrit :
12 août 2020 6:56
Ça, c'est l'argument de tous les dictateurs pour justifier leur prise de pouvoir. Mobutu, par exemple, justifiait sa position par le fait que les Zaïrois (redevenus depuis lors des Congolais) par le fait qu'ils avaient besoin d'un chef.
Vous pratiquez (comme souvent) l'anachronisme en Histoire... Napoléon n'a rien à voir avec Mobutu !
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Frédéric Staps » 15 août 2020 9:45

Cipriani Franceschi a écrit :
15 août 2020 8:01
Si Napoléon n'a pas réussi à se faire accepter des monarques européens déjà en place, c'est essentiellement parce qu'il était issu de la France révolutionnaire
Si c'était le cas, Bernadotte n'aurait jamais été accepté comme roi de Suède, car il avait été bien plus engagé que Napoléon dans la dynamique révolutionnaire au point de passer pour un dangereux comploteur jacobin à l'époque du Consulat et de l'Empire.
Cipriani Franceschi a écrit :
15 août 2020 8:01
Je ne suis pas certain non plus que le projet initial de Napoléon ait été de placer ses frères et sœurs sur des trônes européens :shock:
Napoléon n'avait pas vraiment de projet initial. C'était un ambitieux opportuniste ou pragmatique (chacun peut choisir parmi ces deux qualificatifs qui ont à peu près le même sens, sauf que l'un a plutôt une connotation péjorative et l'autre une connotation positive). Ses choix pour parvenir étaient souvent dictés par les circonstances. Avant ou au début de la Révolution, c'est par ses écrits qu'il a essayé de se distinguer, car c'était à peu près le seul domaine où un officier de petite noblesse pouvait sortir du lot, à l'exemple de Laclos. Il a cru ensuite que ce serait en Corse que son destin s'accomplirait, mais Paoli n'était pas prêt à lui céder sa place. Il a ensuite essayé de s'élever grâce à des appuis politiques parmi les hommes de pouvoir de la Révolution (le frère de Robespierre, d'abord, et puis Barras). Mais c'est la guerre et la campagne d'Italie qui lui offrent enfin l'opportunité qu'il recherchait.
A son retour d'Egypte, sait-il déjà qu'il va s'emparer du pouvoir ? Probablement pas. Mais il a bien l'intention de tenter le coup sans trop savoir toutefois ni quand ni comment. La proposition de Siéyès d'être le "sabre" du Consulat tombe à point nommé.
Une fois parvenu au pouvoir, le caractère pragmatique des décisions de Napoléon s'estompe en partie. Ses choix ont surtout pour but de s'assurer la conservation et l'accroissement de son pouvoir. Certains ont eu l'effet inverse. Placer son frère sur le trône d'Espagne a eu des conséquences désastreuses. Créer un royaume pour un autre de ses frères n'a certes pas entraîné les mêmes désastres, mais n'a pas contribué à apaiser la situation européenne. De même, la transformation de la république batave en royaume de Hollande au profit de Louis a été un échec.
Cipriani Franceschi a écrit :
15 août 2020 8:01
Même les adversaires politiques les plus virulents, les historiens les plus hostiles, admettent que la période du Consulat a été positive !
Il est bien connu que Pierre Larousse avait daté la mort de Bonaparte du 18 Brumaire et non pas du 2 décembre 1804 ou du 18 mai 1804. Vous prenez donc vos désirs pour des réalités.
Cipriani Franceschi a écrit :
15 août 2020 8:01
quant à instaurer une monarchie... je vous accorde volontiers que Napoléon était un despote ambitieux, qu'on aurait pu faire l'économie d'une monarchie héréditaire, mais il convenait aussi de stabiliser la France après la tourmente révolutionnaire, rien était acquis en 1804, un retour en arrière était possible ;)
La Restauration correspond à ce retour en arrière dont vous parlez. Cette restauration n'a été possible qu'à la suite de la chute de Napoléon. Or cette chute n'a eu lieu que parce que Napoléon avait construit un pouvoir qui reposait entièrement sur sa personne. Après le 18 Brumaire, Napoléon a refusé d'être le Monk français, mais pour éviter cela, il a mis en place un régime comparable à celui de Cromwell où se poseraient exactement les mêmes problèmes quand il ne serait plus là pour occuper tout le pouvoir. L'instauration de l'Empire n'a donc rien stabiliser, elle a juste différé les problèmes.
Cipriani Franceschi a écrit :
15 août 2020 8:01
Vous pratiquez (comme souvent) l'anachronisme en Histoire... Napoléon n'a rien à voir avec Mobutu !
Ce n'est pas moi qui pratique l'anachronisme, mais vous. C'est vous qui avez écrit que les Français n'étaient pas prêts pour un régime parlementaire en 1799 et qu'ils avaient besoin d'un chef fort qui déciderait de tout à leur place. Napoléon n'a jamais tenu un tel discours. L'idée qu'il faut plusieurs générations pour que les gens soient prêts à vivre dans une démocratie est une idée qui n'avait pas cours à l'époque de Napoléon, puisqu'il n'existait à l'époque aucune démocratie comme on l'entend au sens actuel. Cette idée a notamment été développée dans le cadre des régimes coloniaux pour justifier le fait que l'on n'accordait pas aux peuples des colonies les mêmes droits qu'au peuple du pays colonisateur et des dictateurs comme Mobutu l'ont reprise à leur compte au moment de la décolonisation.
Avancer que Napoléon ne pouvait pas instaurer un régime comparable à celui qui avait été mis en place aux Etats-Unis suite à la Révolution américaine sous prétexte que les Français n'étaient pas prêts pour un tel régime n'a pas beaucoup de sens puisque les Américains n'étaient pas davantage préparés à cela, voire l'étaient sans doute moins, étant donné que le nombre de personnes "éclairées" était sans doute plus important en France que dans l'ancienne colonie britannique, où se trouvaient en revanche beaucoup de descendants de dissidents religieux, ce qui a sans doute favorisé le soulèvement contre l'autorité anglaise.
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Hegel » 03 sept. 2020 21:50

Cher Frédéric Staps,
Vous présentez le projet de création d'une dynastie comme s'il s'agissait d'un des objectifs principaux de l'Empereur. Permettez-moi de ne pas partager cet avis. Quand l'Empereur décide de remplacer le Directoire à la tête de la France, c'est après avoir fait le constat que ce gouvernement ne gère pas correctement les affaires. Son objectif était de remettre de l'ordre dans les affaires pour le bien de la France et sur ce point, vous ne pourrez pas dire qu'il n'a pas réussi. Le projet de créer une nouvelle dynastie est venu après, non pas comme une fin en soi, mais comme un moyen d'assurer la continuité de cette remise en ordre du pouvoir.
Vous allez peut-être me répondre qu'il aurait pu, une fois les choses stabilisées, se retirer comme George Washington ou Cincinnatus. A cela, je vous répondrai que le contexte était assez différent. Même si, sur le plan intérieur, la situation avait profondément évolué vers une stabilisation, la France était toujours en guerre au moment où l'Empereur a dû abdiquer. C'est même à cause de cette guerre que le projet d'une nouvelle dynastie a échoué.
Il y a également une différence importante par rapport aux Etats-Unis. La révolution américaine s'est faite contre un pouvoir "extérieur" pour obtenir l'indépendance, alors qu'en France, la révolution s'est faite contre le pouvoir intérieur. Par conséquent, aux Etats-Unis, même s'il existait des rivalités entre les citoyens, l'immense majorité d'entre eux partageaient le même souhait d'une nation indépendante. Les quelques rares citoyens qui auraient pu souhaiter revenir sous la domination britannique constituait une minorité totalement insignifiante incapable de menacer la stabilité et l'existence du nouvel état. En France, au contraire, les royalistes d'une part, les jacobins de l'autre, étaient loin d'être des minorités négligeables. Après la chute de l'Empire, il y a eu deux nouvelles révolutions qui ont abouti à un changement de régime et plusieurs soulèvements réprimés dans le sang, avant d'arriver à une relative stabilisation à la toute fin du siècle.
Salutations distinguées,
Hegel
J’ai vu l’Empereur – cette âme du monde – sortir de la ville pour aller en reconnaissance.
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Re: Le parcours de Napoléon : succès ou échec ?

Message par Cipriani Franceschi » 04 sept. 2020 7:23

Je partage l'opinion de Hegel (une excellente analyse) ;)

A un bémol près (mais non négligeable) : Napoléon a stabilisé la France au sortir de la Révolution de 89 mais il était ambitieux, et l'Empire fut une marche vers le pouvoir personnel, avec une forme de despotisme, aventure qui finalement a mal terminée :cry:

A propos de l'opposition entre Napoléon et Washington, cela me fait penser au fameux "procès de Napoléon" qui avait été fait à la TV française il y a fort longtemps, au cours duquel notamment l'avocat et ancien ministre Robert Badinter déplorait que la France ait connu un Napoléon plutôt qu'un Washington (débat télévisé des années Soixante, qu'il doit être possible de retrouver sur YouTube ou le site de l'INA)

Le "césarisme" instauré par Napoléon 1er, poursuivi par son neveu Napoléon III a engendré chez les Français une méfiance naturelle envers toute forme de pouvoir personnel exercé par un seul homme... il est d'ailleurs assez paradoxal de constater que le Président de la Vème République n'est après tout, sous certains aspects, que l'ultime avatar de cette forme de gouvernement :salut:
La nature l’avait doué de toutes les qualités nécessaires à un ministre de la Police (Comte Charles-Tristan de Montholon)
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