Les variations de Napoléon

Légende noire, légende rose, récits un peu fantastiques autour de Napoléon et de son règne, investissement affectif à l''égard du personnage... Autant de sujets auxquels cette rubrique est consacrée.
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Frédéric Staps
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Les variations de Napoléon

Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 18:14

Est-ce par défaut de mémoire que Napoléon n'a plus invoqué le défaut de vivres pour justifier les massacres de Jaffa lorsqu'il était à Sainte-Hélène ne retenant que le parjure des prisonniers ? C'est l'hypothèse que j'avais avancée sur un autre forum sans trop de conviction, il est vrai.
De là à voir dans cette variation, un aveu qu'il se serait agi d'un mensonge fabriqué sur le moment qu'il n'osait plus reprendre parce que trop énorme, je n'en suis guère plus convaincu.
Cette variation pourrait tout aussi bien s'expliquer par le fait que l'explication ne s'adresse pas au même public. Les lecteurs du Mémorial étaient sans doute plus sensibles à l'argument du parjure qu'à l'argument du danger de manquer de vivres qui devait être beaucoup plus important pour les soldats que ce danger menaçait. Cela pourrait donc être la raison pour laquelle Napoléon aurait laissé de côté l'argument des vivres.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 15/09/2004 21:22
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Drouet cyril
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Message par Drouet cyril » 12 juil. 2015 18:14

La mise à mort des parjures était une loi de la guerre bien connue à l?époque. En ne parlant que de parjures fusillés, l?Empereur se plaçait de fait à l?abri de cet usage (il agira d?ailleurs de la même manière pour justifier le sac de la ville, parce que prise d?assaut).
Le mensonge est énorme, ne tient pas à la moindre analyse des chiffres, mais Napoléon le préfère à un autre mensonge : celui du manque de vivres.

Pourquoi ?
Il est malaisé de répondre à cette question. Peut-être, j?ai bien dit peut-être, parce qu?il n?a jamais dit qu?il avait manqué de vivres durant sa campagne de Syrie.
On retrouve cette thèse dans plusieurs textes :
Sa proclamation bien connue du 17 mai en forme de bulletin de victoire à la fin du siège d?Acre.
Sa fierté d?avoir appliquer la politique de la terre brûlée pour priver l?ennemi de ravitaillement.
Ses déclarations à Sainte-Hélène où il affirme qu?au retour de la campagne de Syrie, l?armée « était dans l?état le plus formidable et le plus prospère. »

L?argument des vivres ayant déjà été balayé, il n?en restait plus qu?un : celui des parjures. Argument d?autant plus intéressant qu?une loi de la guerre l?autorisait à les mettre à mort et que du coup, il pouvait inventer une grâce générale des autres prisonniers.


Salutations respectueuses.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Drouet Cyril le 15/09/2004 21:53
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Frédéric Staps
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Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 18:14

J'ai lu vos échanges avec Benjamin sur l'autre forum (où je n'ai plus trop envie de répondre pour l'instant :cry:). Et il y a quelque chose qui me chiffonne dans ce que vous écrivez tous les deux. Vous raisonnez l'un et l'autre comme si Bonaparte considérait que le massacre des prisonniers de Jaffa était une mauvaise action. Pour Benjamin, il y aurait été acculé poussé par une impérieuse nécessité. Pour vous, il l'aurait accomplie dans un but stratégique mais avec une claire conscience qu'il se serait agi d'un crime qu'il aurait essayé de justifier par divers arguments que vous considérez comme des mensonges parce qu'il ne l'assumait pas.
Mais Napoléon a-t-il seulement une fois exprimé des regrets pour cette décision ? J'ai pour ma part l'impression qu'à aucun moment, il n'a remis en question le bien-fondé de cette décision. S'il a invoqué le prétexte du manque de vivres, c'est, me semble-t-il, pour rendre cette décision acceptable pour ceux qui devaient l'exécuter et non pour se convaincre lui-même ou se justifier d'une action qu'il aurait réprouvé au fond de lui-même.
Quant à l'excuse des parjures, elle ne me semble pas nécessairement relever du "mensonge énorme". Personne ne conteste l'existence de parjures parmi les prisonniers libérés d'El Arich. Ce qui pose problème, c'est que le nombre de prisonniers exécutés à Jaffa dépasse largement le nombre des parjures. Je ne crois pas toutefois que Napoléon avait fait ce calcul. Il n'était d'ailleurs sans doute pas possible de faire le tri entre parjures et non-parjures. En conséquence, pour être sûr que l'on ne l'y reprendrait plus, Napoléon a sans doute préféré ne pas faire le détail et a ordonné l'exécution de tous les prisonniers plutôt que de courir le risque de libérer à nouveau un parjure. Il pouvait de toute façon se donner bonne conscience en arguant du fait que puisque ceux qui avaient été libérés à El Arich s'étaient parjurés, les libérés de Jaffa ne manqueraient pas de le faire à leur tour et si donc ils n'étaient pas tous des parjures effectifs, ils l'étaient du moins en puissance. En reconstruisant la réalité bien des années plus tard, Napoléon pouvait donc croire lui-même que les choses s'étaient passées effectivement comme il les décrivait. :napofou:

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 16/09/2004 07:41
Frédéric

Message par Frédéric » 12 juil. 2015 18:14

Je ne pense pas que Cyril ait une seule fois parlé de remord de la part de Napoléon.
Il constate juste qu'il change d'excuse pour justifier aux yeux de la postérité un acte injustifiable

Cordialement

Frédéric

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric le 16/09/2004 09:32
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Frédéric Staps
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Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 18:14

Frédéric a écrit :Je ne pense pas que Cyril ait une seule fois parlé de remord de la part de Napoléon.
Oui, mais en lisant ses textes, j'ai l'impression qu'il considére que Napoléon change la version des faits volontairement parce qu'il aurait conscience du caractère injustifiable de cet acte, ce qui sous-entend donc une certaine reconnaissance de la "faute".
Or de ce que je lis des textes de Napoléon, les actes qu'il considère habituellement comme des fautes sont ceux qui ont eu des conséquences négatives pour lui, comme par exemple l'octroi de couronnes à ses frères. Par contre, je n'ai pas de souvenir d'avoir lu de Napoléon la reconnaissance d'une faute qui n'aurait pas eu de conséquences fâcheuses mais serait simplement contraire à des principes ou des lois. Je me trompe peut-être évidemment, mais c'est là que réside l'intérêt d'en parler et de confronter cette impression aux connaissances des autres personnes.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 16/09/2004 11:12
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Drouet cyril
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Message par Drouet cyril » 12 juil. 2015 18:14

Bonsoir,

« j'ai l'impression qu'il considére que Napoléon change la version des faits volontairement parce qu'il aurait conscience du caractère injustifiable de cet acte, ce qui sous-entend donc une certaine reconnaissance de la "faute". »

En fait, c?est bien difficile à dire.

J?aurais tendance à faire le lien avec son attitude lorsqu?il justifie la dévastation de la Palestine. Il ne regrette rien, compare ses ordres à la « gloire » de l?incendie du Palatinat mais précise bien qu?il n?a jamais appliqué des mesures aussi extrêmes en Europe parce les Français l?en auraient blâmé.
Une telle liberté d?action a sans doute été à la base des ordres de Jaffa. Sauf que la différence entre ces deux mesures d?exception, c?est que la première eut (apparemment) des conséquences bénéfiques (à savoir le maintien de l?ennemi dans ses positions), alors que la seconde n?eut pas l?effet escompté (la terreur susceptible de faire flancher Acre et de stopper la levée des Naplousains).

En somme le massacre de Jaffa ne servit à rien. Le sang versé ne pouvait plus être justifié comme avaient pu l?être les campagnes ravagées de Palestine.

Pourtant, Napoléon se devait de s?exprimer, notamment pour répondre aux écrits de Wilson le faisant passer pour un barbare sanguinaire.
Pouvait-il reconnaître son erreur ? C?était mal le connaître. Et comme il avait transformé la campagne de Syrie en une belle victoire, il raconta Jaffa à sa manière et balaya le crime de guerre en avançant les lois l?autorisant à passer par les armes les parjures.

C?est sans doute un peu bancale, mais sur ce point précis, on ne peut avancer qu?à coup d?hypothèses.

Salutations respectueuses.

PS : L?armée turque était constituée de troupes issues de différents peuples. L?identification des prisonniers parjures (des Albanais et des hommes de l?Adonie et de la Caramanie) se trouvaient donc grandement facilitée. Pour mémoire, en Vendée, afin de les reconnaître, on les rasait.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Drouet Cyril le 16/09/2004 18:31
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Frédéric Staps
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Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 18:15

Drouet Cyril a écrit :Il ne regrette rien, compare ses ordres à la « gloire » de l?incendie du Palatinat
Auriez-vous le texte de cette "glorification" du ravage du Palatinat ?
Drouet Cyril a écrit :En somme le massacre de Jaffa ne servit à rien.
Comme toute la campagne de Syrie (et même en grande partie, celle d'Egypte), non ?
Drouet Cyril a écrit :Et comme il avait transformé la campagne de Syrie en une belle victoire, il raconta Jaffa à sa manière et balaya le crime de guerre en avançant les lois l?autorisant à passer par les armes les parjures.
N'est-ce pas pour cela aussi qu'il a abandonné la théorie du manque de vivres ? Les lois de la guerre n'autorisaient sans doute pas de massacrer des prisonniers simplement parce qu'il s'agissait de bouches impossibles à nourrir.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 16/09/2004 20:43
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Drouet cyril
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Message par Drouet cyril » 12 juil. 2015 18:15

« Auriez-vous le texte de cette "glorification" du ravage du Palatinat ? »

Le voici :
« On a beaucoup parlé de l?incendie du Palatinat, et nos misérables historiens calomnient encore à ce sujet Louis XIV. La gloire de ce fait n?appartient point à ce roi. Elle est toute à son ministre Louvois, et c?est à mes yeux, le plus bel acte de sa vie. »


« Comme toute la campagne de Syrie (et même en grande partie, celle d'Egypte), non ? »

La campagne de Syrie a quand même permis de briser les velléités offensives de Djezzar.


« Les lois de la guerre n'autorisaient sans doute pas de massacrer des prisonniers simplement parce qu'il s'agissait de bouches impossibles à nourrir. »

Je n?ai aucune certitude à ce sujet. Mais pour mémoire, lors du siège de Gênes, où, là, la famine sévissait réellement, Masséna n?opta pas pour cette solution (le sort des prisonniers fut cependant effroyable).

Salutations respectueuses.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Drouet Cyril le 16/09/2004 21:08
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Frédéric Staps
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Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 18:15

Drouet Cyril a écrit :« On a beaucoup parlé de l?incendie du Palatinat, et nos misérables historiens calomnient encore à ce sujet Louis XIV. La gloire de ce fait n?appartient point à ce roi. Elle est toute à son ministre Louvois, et c?est à mes yeux, le plus bel acte de sa vie. »
En lisant, il me semble que vous devez déjà l'avoir cité. Passage édifiant ! :cry: On voit un peu mieux d'où vient l'idée que les historiens qui n'approuvent pas entièrement certaines pratiques guerrières calomnieraient. :( Les conceptions esthétiques de Napoléon sont pour le moins surprenantes. Les ruines du château de Heidelberg sont encore là pour témoigner de la beauté de l'acte du grand Louvois.
Tiens au fait, quelle était l'opinion de Napoléon sur Attila ?
Drouet Cyril a écrit :La campagne de Syrie a quand même permis de briser les velléités offensives de Djezzar.
Heu... si vous le dites... :oops:
Il ne faut pas trop m'en demander sur le détail des opérations militaires, mais attendre que Djezzar vienne en Egypte pour le battre sur ce terrain-là, c'était un si mauvais plan que ça ? :oops:
Drouet Cyril a écrit :Je n?ai aucune certitude à ce sujet. Mais pour mémoire, lors du siège de Gênes, où, là, la famine sévissait réellement, Masséna n?opta pas pour cette solution (le sort des prisonniers fut cependant effroyable).
Maintenant, il y en a peut-être qui vont trouver moyen de dire que Napoléon aurait fait acte d'humanité en ordonnant le massacre plutôt que de laisser périr les prisonniers dans d'atroces souffrances. :napofou:
A part ça, la guerre avec ou sans loi n'est-elle pas souvent effroyable ? :oops:

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 16/09/2004 22:38
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Drouet cyril
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Message par Drouet cyril » 12 juil. 2015 18:15

Bonsoir,

« mais attendre que Djezzar vienne en Egypte pour le battre sur ce terrain-là, c'était un si mauvais plan que ça ? »

Un peu quand même, car attendre c?était prendre le risque d?être pris entre deux feux : celui d?une offensive terrestre venant de la Syrie et celui d?un débarquement sur les côtes égyptiennes.


« Maintenant, il y en a peut-être qui vont trouver moyen de dire que Napoléon aurait fait acte d'humanité en ordonnant le massacre plutôt que de laisser périr les prisonniers dans d'atroces souffrances »

Sans doute cela ne gênerait guère certains de nous dire que la situation de Jaffa était similaire à celle de Gênes, allez savoir. L?admiration sans borne peut faire dire des tas de choses, comme par exemple ces perles à propos de Jaffa :
« Pour moi, Napoléon a fait preuve d'un Grand courage pour prendre cette décision ! »
« Non, Napoléon a pris la décision la plus terrible, mais la plus juste et c'est pour cela qu'Il est Grand ! »

Salutations respectueuses.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Drouet Cyril le 17/09/2004 17:44
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Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 18:15

Drouet Cyril citant des perles a écrit :« Pour moi, Napoléon a fait preuve d'un Grand courage pour prendre cette décision ! »
Ben oui, vous ne saviez pas qu'il faut du courage pour ordonner un massacre ? Moi, personnellement, je n'aurais certainement pas ce courage. Je suis prêt à parier que vous non plus.
Drouet Cyril citant des perles a écrit :« Non, Napoléon a pris la décision la plus terrible, mais la plus juste et c'est pour cela qu'Il est Grand ! »
On parle de "grands criminels". Le "crime" doit donc avoir sa "grandeur". :napofou:

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 17/09/2004 20:10
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