Le despote sanguinaire

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Frédéric Staps
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Le despote sanguinaire

Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 18:25

Thierry Choffat dans l'Est républicain a répondu sur ce point à l'intervention d'un lecteur.
Il me paraît intéressant d'examiner cette réponse.
Napoléon a, comme tout chef d'Etat, pris des mesures impopulaires.
Ce préambule surprend. Quelles sont ces mesures impopulaires prises par Napoléon ? Ce n'est pas d'habitude ce qu'on lui reproche. Il est donc étrange de commencer par une telle affirmation en l'assortissant d'une considération aussi générale que de dire que "tout chef d'Etat" est amené à prendre des mesures impopulaires. Les mesures impopulaires peuvent être d'une nature profondément différentes l'une de l'autre, une des mesures les plus impopulaires mais parfois souvent inévitables est l'accroissement des impôts pour résoudre les problèmes budgétaires du pays. Or, justement, ce n'est pas cette mesure ô combien impopulaire que Napoléon a prise puisque pour résoudre ce problème, il est allé puiser dans la caisse des pays voisins après les avoir battus à la guerre. Mesure populaire donc mais qui lui vaut en partie cette réputation de "sanguinaire".
Comme chaque homme, il avait ses défauts et a commis des erreurs.
Encore une généralisation. Napoléon agit comme chaque homme. :cry: Il se distingue néanmoins de la plupart des autres hommes par le pouvoir extraordinaire qu'il a acquis et ce bien souvent aux dépends d'autres hommes. De plus, le fait d'avoir conquis ce pouvoir a amplifié les effets de ses défauts et de ses erreurs. Pour être digne d'admiration, un homme qui conquiert un tel pouvoir ne devrait-il pas aussi être en mesure de limiter les effets de ses défauts et éviter autant que faire se peut de commettre des erreurs ?
Loin de moi l'idée de l'encenser démesurément.
Cela laisse quand même entendre que l'intention d'encenser est présente, même si elle n'est pas démesurée. :wink:
Mais peut-on le considérer comme un despote (sans même ajouter "éclairé"!).
Même assorti du qualificatif d'éclairé, un despote éclairé reste un despote, c'est-à-dire selon le dictionnaire Robert un "souverain qui gouverne avec une autorité arbitraire et absolue".
Cette définition s'applique-t-elle à Napoléon ? A choisir, le terme de "dictateur", à savoir, "celui, qui après s'être emparé du pouvoir, l'exerce sans contrôle", lui convient mieux. Le terme "arbitraire" pour qualifier l'autorité du despote me paraît plus flou, car il peut être compris dans deux sens légèrement différent : soit ce "qui dépend de la seule volonté, n'est pas lié par l'observation des règles", soit "qui dépend du bon plaisir, du caprice de quelqu'un". Or justement dans le cas des despotes éclairés dans la tradition desquels Napoléon se situe, même si le "despote" gouverne selon ses choix, il se soumet quand même aux lumières de la raison dont il entend répandre les bienfaits pour son peuple. On peut évidemment se dire que cette soumission aux règles de la raison est toute relative et que le despote ne les accepte que pour autant que cela l'arrange. Il n'empêche, le terme de despote n'est pas le meilleur pour qualifier Napoléon.
Il a renversé la République ! ! Oui, mais qu'était cette République en 1789 ?
Il doit y avoir une erreur dans le texte à ce niveau. Il faut lire "1799" et non "1789". Cette coquille s'est peut-être glissée dans le journal ou dans la retranscription que Lukian54 en a faite sur le forum Napoléon 1er.
Un régime chancelant, aux mains d'une poignée d'affairistes , non démocratique (qui inversait les résultats des élections ou les cassait par la force), qui n'avait plus rien à voir avec les idéaux de 1789.
Ici, Thierry Choffat reproduit une vision caricaturale du Directoire, fabriquée en partie par Napoléon lui-même pour justifier sa prise de pouvoir. En opposant la République de 1799 aux idéaux de 1789, il oublie d'ailleurs qu'en 1789, la France n'était nullement une république, mais continuait à être une monarchie qui évoluait vers une forme constitutionnelle. Les idéaux de 1789 qui auraient été perdus en 1799 relèvent en grande partie du mythe. En 1799, la France n'était sans doute pas plus mal en point qu'au moment des flambées de violence de 1789-1790 ou des excès de la Terreur en 1793.
Son régime était héréditaire ?
Il a ambitionné d'en faire un régime héréditaire. Cela n'a guère eu de conséquences sinon de lui faire contracter un mariage par lequel il s'est coupé définitivement des idées de la Révolution.
Comment aurait-il pu en être autrement alors que l'ensemble de l'Europe est monarchique ?
Bien pauvre argument. Car c'est en partie inexacte. On peut citer quelques exemples d'Etats qui sous l'Ancien Régime n'était pas à proprement parler des monarchies : la Principauté de Liège par exemple avait à sa tête l'évêque de Liége et par ce fait même ne pouvait être une monarchie héréditaire. C'était néanmoins une principauté, j'en conviens. Il existait néanmoins également deux républiques en Europe : la république des Provinces-Unies et la république de Venise. Napoléon est d'ailleurs en partie responsable de leur disparition ou de leur transformation en monarchie puisqu'il cèda Venise à l'Autriche après l'avoir envahie et qu'il transforma la république batave en un royaume de Hollande au profit de son frère Louis avant de l'intégrer parmi les départements français. On peut aussi ajouter que la Confédération helvétique a échappé à la transformation en monarchie. Napoléon n'avait donc aucune obligation de devenir le monarque des Français.
Souvenons-nous que napoléon reste le "héros libérateur" pour nombre de peuples européens (Polonais, Italiens, Belges . . .) qui sont tous beaucoup plus napoléoniens que les Français.
Voilà une affirmation bien hâtive et péremptoire. Affirmer que les Belges notamment sont "tous beaucoup plus napoléoniens que les Français" est même parfaitement fantaisiste. La majorité des Belges sont en fait indifférents à Napoléon. Et quand bien même ce serait vrai, cela traduirait surtout une certaine méconnaissance de la réalité, car Napoléon n'a libéré ni les Belges, ni les Italiens, ni les Polonais. :(
Pourquoi ? Parce que les armées de la Révolution et de l'Empire ne combattaient pas les nations mais les rois à la solde de l'Angleterre et des pouvoirs d'anciens régimes.
Il faudrait sans doute faire une plus nette différence entre les armées de la Révolution et celles de l'Empire. Quant à la légende qu'il n'y aurait pas eu de guerres sans l'argent anglais, il serait temps d'arrêter de la répéter pour enfin examiner la réalité de manière non polémique.
Parce que les Français y semèrent les idées de liberté, de fraternité, y installaient des institutions et des droits (le code civil par exemple) calqués sur ceux de la France.
Cela paraissait sans doute vrai au début. Cela a toutefois cessé de paraître tel et ce sont bien les nations soulevées contre le joug trop pesant de la domination française qui ont fini par le vaincre et non les souverains de ces nations.
Les guerres sont, il faut l'avouer, un point faible de l'épopée napoléonienne.
Point faible, mais aussi ce qui est véritablement à la base pour l'admiration de Napoléon et aussi à la base de son pouvoir. Sans la guerre, Napoléon ne serait jamais devenu empereur. Sans ses victoires, on ne l'admirerait pas comme on l'admire.
Mais outre qu'elles ne sont que la continuité de celles de la Révolution, et donc d'un système que ne peuvent supporter nos voisins, elles ne sont pour la quasi-totalité, que des guerres défensives.
C'est oublier bien vite que c'est la Révolution qui a pris l'initiative de l'offensive, donnant ainsi prétexte aux voisins qui effectivement ne lui étaient guère favorables d'entrer en guerre. Il faut aussi rappeler qu'un des souverains le plus violemment hostile aux idées de la Révolution était le tsar Paul Ier, ce qui ne l'empêcha pas de conclure une alliance avec Napoléon. L'idée de guerres contre Napoléon pour combattre les idées de la Révolution est donc à ranger elle aussi au nombre des légendes créée également en partie par Napoléon lui-même.
Enfin, l'oeuvre civile est encore bien présente deux siècles après : Code Civil, conseil d'Etat, lycées, cour des comptes, préfets, universités, Banque de France , etc... .
Et encore une autre légende : Napoléon aurait créé les universités. Etrange quand on sait que Thomas d'Aquin a enseigné à l'université de Paris au XIIIe siècle.
L'Empire a été, pour la France, un âge d'or, politique, civil, juridique, économique et administratif.
Du point de vue économique, l'Empire n'a été un âge d'or que tant qu'il pouvait mettre à contribution ses voisins et même ces pratiques peu loyales ne l'ont pas empêchée de connaître une crise économique sévère en 1810-1811.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 08/01/2005 14:43
Artaxerxès

Message par Artaxerxès » 12 juil. 2015 18:25

Frédéric Staps a écrit :Ici, Thierry Choffat reproduit une vision caricaturale du Directoire, fabriquée en partie par Napoléon lui-même pour justifier sa prise de pouvoir.
Je suppose que vous avez sans doute une vision moins caricaturale du Directoire que celle qui a généralement cours. Pourriez-vous nous en faire part? J'ai de mon côté une vision négative surtout du fonctionnement de ses institutions, avec ces coups d'Etat devenus pour ainsi dire "traditionnels" dus notamment à une organisation trop rigide des pouvoirs (pas de "soupape de sécurité" constituée par un droit de dissolution ou la possibilité de censurer l'exécutif) qui n'a jamais trop réussi à notre pays lorsqu'elle a été mise en place (Seconde République). Ca gagnerait sans doute à être un petit peu dépassé afin de voir au delà?
Frédéric Staps a écrit :Il existait néanmoins également deux républiques en Europe : la république des Provinces-Unies et la république de Venise. Napoléon est d'ailleurs en partie responsable de leur disparition ou de leur transformation en monarchie puisqu'il cèda Venise à l'Autriche après l'avoir envahie et qu'il transforma la république batave en un royaume de Hollande au profit de son frère Louis avant de l'intégrer parmi les départements français. On peut aussi ajouter que la Confédération helvétique a échappé à la transformation en monarchie.


Napoléon empereur a transformé la République Batave en royaume de Hollande. Par contre, si je me souviens bien de ce que j'ai lu de Jacques Godechot (La Grande Nation), la rupture essentielle (au niveau de l'"ensemble" et non de la seule forme de gouvernement) se situerait plutôt en 1795 avec la fin des Provinces Unies et non en 1806, en ce sens qu'à une organisation extrêmement décentralisée a succédé dans le cadre de la République Batave un système bien plus unitaire, contraire aux traditions administratives locales, sur le modèle de la "grande s?ur" française qui pouvait ainsi d'autant plus imposer ses décisions sur place par l'intermédiaire de fréquents coups d'Etat à La Haye (capitale de ladite république). Concernant la Suisse, la République Helvétique instaurée en 1798, elle aussi centralisatrice, s'était avérée désastreuse et les Suisses surent gré à Bonaparte, de leur avoir permis, par l'acte de médiation (1801), de revenir à l'ancienne confédération et à son organisation ancestrale en cantons. Même si un indéniable poids a bien sûr pesé sur ce pays, intégré au "système continental", jusqu'en 1814.
Frédéric Staps a écrit :Il faut aussi rappeler qu'un des souverains le plus violemment hostile aux idées de la Révolution était le tsar Paul Ier, ce qui ne l'empêcha pas de conclure une alliance avec Napoléon.
Pourriez-vous, s'il vous plait, nous en dire un petit peu plus sur cette alliance?

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Artaxerxès le 08/01/2005 22:35
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Frédéric Staps
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Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 18:25

Artaxerxès a écrit :Je suppose que vous avez sans doute une vision moins caricaturale du Directoire que celle qui a généralement cours. Pourriez-vous nous en faire part?
Je ne peux pas dire que c'est une période que je connais particulièrement bien. A part le livre de François Furet et Denis Richet sur la Révolution, je ne sais même pas si j'ai déjà lu un livre sur cette période. Je ne la connais donc comme beaucoup de gens que par ce qu'on en dit à propos du coup d'Etat de Napoléon. Je n'ai par contre pas inventé que la vision généralement présentée de cette période exagérait souvent les défauts du régime pour justifier le coup d'Etat. Une bonne part du personnel de ce régime reste d'ailleurs en place sous le Consulat et même sous l'Empire. Il est singulier que les affairistes du Directoire soient soudain devenus des personnes compétentes.
Artaxerxès a écrit :J'ai de mon côté une vision négative surtout du fonctionnement de ses institutions, avec ces coups d'Etat devenus pour ainsi dire "traditionnels" dus notamment à une organisation trop rigide des pouvoirs (pas de "soupape de sécurité" constituée par un droit de dissolution ou la possibilité de censurer l'exécutif) qui n'a jamais trop réussi à notre pays lorsqu'elle a été mise en place (Seconde République).
Ce régime n'était évidemment pas parfait. La république française a eu bien du mal à se mettre en place si l'on songe qu'elle commence vraiment à s'installer à partir des années 1870.
Artaxerxès a écrit :Napoléon empereur a transformé la République Batave en royaume de Hollande. Par contre, si je me souviens bien de ce que j'ai lu de Jacques Godechot (La Grande Nation), la rupture essentielle (au niveau de l'"ensemble" et non de la seule forme de gouvernement) se situerait plutôt en 1795 avec la fin des Provinces Unies
J'avais un peu résumé pour mettre en évidence ce paradoxe d'un Napoléon qui met fin à l'existence de républiques qui existaient de longue date.
Artaxerxès a écrit :Pourriez-vous, s'il vous plait, nous en dire un petit peu plus sur cette alliance?
Voici ce qu'en dit le dictionnaire Napoléon :
A la fin 1799, il [Paul Ier] change de camp, rompt avec l'Autriche et l'Angleterre et se rapproche de Bonaparte qu'il croit un défenseur du principe monarchique. Il décide l'embargo des procuits britanniques et négocie avec la Suède, le Danemark et la Prusse le rétablissement du Système du Nord en décembre 1800. Prêt à combattre l'Angleterre et à s'allier avec la France, il veut donner à la Prusse des compensations territoriales. Après la paix de Lunéville (février 1801), Bonaparte vainqueur de l'Autriche, propose au tsar une action commune contre l'Angleterre; celui-ci accepte la proposition et dès le mois de février, envoie ses troupes à la conquête de l'Inde; mais elles dépasseront à peine Orenburg. Au début de mars 1801, afin de mortifier l'Angleterre, Pual ordonne à Krüdener, son ambassadeur à Berlin de rompre avec la Prusse si celle-ci ne s'empare pas du Hanovre.
Paul Ier est assassiné dans la nuit du 23 au 24 mars 1801.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 08/01/2005 23:50
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