Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Légende noire, légende rose, récits un peu fantastiques autour de Napoléon et de son règne, investissement affectif à l''égard du personnage... Autant de sujets auxquels cette rubrique est consacrée.
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Hegel
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par Hegel » 26 sept. 2020 9:20

Cher Cipriani Franceschi,
Michael David Sibalis citait trois cas parmi ce qu'il considérait comme des exceptions.
Le premier cas est celui de l'abbé Fournier qui deviendra évêque de Montpellier en 1806. En mai 1801, dans un sermon prononcé dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, il avait laissé entendre que la ville de Paris était peut-être aussi coupable dans la mort de Louis XVI que la ville de Jérusalem dans la mort du Christ. Informé de la chose, Fouché avait écrit en marge du rapport du préfet de police qui l'en informait : "Si le fait est vrai, le mettre à Bicêtre comme fou." Après un examen médical, l'abbé sera libéré moins d'un mois après.
Le second cas concerne Jean Alloix, un cultivateur du département des Hautes-Alpes, en 1807 qui s'était permis "des propos très indiscrets contre le gouvernement" dans un café de Gap. C'est le préfet du département qui prend l'initiative de le faire enfermer en justifiant cet enfermement par ces mots : "J'ai regardé comme fou un homme qui parlait mal de l'Empereur". Toutefois, comme le département n'a pas d'asile d'aliénés, il est enfermé dans une maison de détention dont il est libéré un peu plus tard.
Le troisième cas que M D Sibalis considère comme "le plus intéressant" concerne Nicolas-Jean Faure, natif de Périgueux et étudiant en médecine à Paris. Le 5 décembre 1804, jour de la distribution des aigles, il tenta de soulever les troupes au cri de "La liberté, ou la mort !" Après une intercession en sa faveur de la part du procureur impérial de Périgueux auprès de Fouché, celui-ci décide qu'il suffit de l'envoyer comme fou pour trois mois à Charenton.
Dans ces trois cas, comme on peut le constater, il ne s'agit pas d'une décision de l'Empereur, mais d'une décision du ministre de la police ou du préfet d'un département et dans le dernier cas, il s'agit d'une mesure d'indulgence qui évite au jeune homme une sanction plus sévère.
Cela dit, l'existence de ces quelques cas ne permet pas de conclure qu'il s'agirait de faits totalement imaginaires qui relèveraient de la pure légende noire.
De même en ce qui concerne Théodore Desorgues, le fait qu'il ait été arrêté tout d'abord pour avoir tenu des propos contre le gouvernement avant d'être considéré comme fou ne permet pas de conclure définitivement que son enfermement n'est pas lié à ses prises de position politiques. C'est d'ailleurs en grande partie en réponse au livre que Michel Vovelle avait consacré à Théodore Desorgues que Michael David Sibalis a écrit son article.
Toutefois, même si ces faits ont bien existé, il me semble que Michel Vovelle et Henri Guillemin leur donne une importance qu'ils n'ont pas, parce qu'à l'époque où ils écrivaient, cet enfermement d'opposants dans des asiles d'aliénés avait pris un nouveau sens suite à la révélation de cette pratique en Union soviétique.
Je ne suis pas certain qu'au moment où Henri Guillemin écrivait que Napoléon utilisait des "maisons d'aliénés pour y faire disparaitre sans bruit ceux qui le gênent ou l'inquiètent", cette manière de faire taire les opposants en URSS était déjà connue du grand public. Cela reste à vérifier.
En revanche, pour Michel Vovelle qui a écrit son livre sur Théodore Desorgues en 1985, cela ne fait aucun doute. Toutefois, si certains auteurs ont établi ce parallèle entre Napoléon et le régime soviétique afin de porter atteinte à l'image de l'Empereur, il n'est pas certain que c'était le but premier recherché par Michel Vovelle. En effet, Michel Vovelle était un membre engagé du PCF depuis 1956 et, à la différence de beaucoup de ses collègues historiens, il n'a jamais rendu sa carte du parti. Par conséquent, son opinion sur ces enfermements d'opposants dans des hôpitaux psychiatriques pratiqués en URSS ne devait pas être tout à fait la même que celle de ceux qui n'avaient aucun lien avec le PCF, voire lui étaient profondément hostiles. Cette pratique l'embarrassait-elle ou la trouvait-il justifiée pour le bien de la révolution ? Je ne peux pas me prononcer. En revanche, en mettant en lumière que Napoléon aurait fait la même chose, cela avait pour conséquence de relativiser les choses, lui permettant ainsi de soulager sa conscience de ne pas condamner ouvertement cette pratique de la patrie du communisme.
Salutations distinguées,
Hegel
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Cipriani Franceschi
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par Cipriani Franceschi » 26 sept. 2020 11:09

Hegel a écrit :
26 sept. 2020 9:20
Michael David Sibalis citait trois cas parmi ce qu'il considérait comme des exceptions.
Dans ces trois cas, comme on peut le constater, il ne s'agit pas d'une décision de l'Empereur, mais d'une décision du ministre de la police ou du préfet d'un département et dans le dernier cas, il s'agit d'une mesure d'indulgence qui évite au jeune homme une sanction plus sévère.
Cela dit, l'existence de ces quelques cas ne permet pas de conclure qu'il s'agirait de faits totalement imaginaires qui relèveraient de la pure légende noire.
Je ne suis pas certain qu'au moment où Henri Guillemin écrivait que Napoléon utilisait des "maisons d'aliénés pour y faire disparaitre sans bruit ceux qui le gênent ou l'inquiètent", cette manière de faire taire les opposants en URSS était déjà connue du grand public. Cela reste à vérifier.
Cher Hegel
Ces quelques cas avérés, même s'ils ne constituent que des exceptions, n'alimentent donc pas la légende noire de Napoléon :?
Pour autant, comme vous le soulignez fort justement, ces faits ne sont pas à l'initiative de l'Empereur lui-même, mais de Fouché ou de préfets zélés, ce qui est toutefois révélateur du caractère despotique du régime qui se mettait alors en place en France :shock:
Force est toutefois de constater que la déduction qu'en tire Henri Guillemin est orientée et pousse le lecteur de son pamphlet à se persuader que Napoléon éliminait tous ses opposants, ce qui n'est pas une manière très honnête de "faire de l'Histoire" (ce qui est d'ailleurs en contradiction flagrante avec la définition qu'il donne au terme pamphlet dès la première page de son livre : "ce mot sert à désigner la vérité qui déplait")
Je ne crois pas que Guillemin ait été influencé par la situation carcérale en URSS lorsqu'il écrivait ce passage de son livre, on peut relever notamment que L'archipel du goulag de Soljenitsyne sera publié en France en 1973, soit postérieurement à Napoléon tel quel

Modifié en dernier par Cipriani Franceschi le 26 sept. 2020 11:18, modifié 1 fois.
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Message par Frédéric Staps » 26 sept. 2020 11:10

HIer, vous écriviez ceci :
Cipriani Franceschi a écrit :
25 sept. 2020 12:35
Chez Guillemin, le propos est orienté, tendancieux, pour ne pas dire mensonger.... dans le même ordre d'idées, il évoque des "prisons d'Etat, des "internements administratifs" sans jugement, [...] sans étayer toutefois ses assertions par la moindre source historique fiable :shock:
Et moins de 12 heures plus tard, vous écrivez ceci :
Cipriani Franceschi a écrit :
25 sept. 2020 23:03
il ne s'agit pas de nier les prisons d'Etat sous l'Empire, qui ont réellement existées (ce qui en soi est éminemment condamnable)
Le fait que vous jugiez désormais l'existence des prisons d'Etat comme "éminemment condamnable" va-t-il vous amener à nuancer vos positions "napoléoniennes" ou cela va-t-il rester sans effet ? Je ne sais d'ailleurs pas si les termes "éminemment condamnable" sont ceux qui conviennent le mieux pour qualifier l'existence des prisons d'Etat.
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Re: Virage à 180°

Message par Cipriani Franceschi » 26 sept. 2020 11:16

Frédéric Staps a écrit :
26 sept. 2020 11:10
Je ne sais d'ailleurs pas si les termes "éminemment condamnable" sont ceux qui conviennent le mieux pour qualifier l'existence des prisons d'Etat.
Tout dépend ce qu'on met dans le terme "prisons d'Etat" !
il existe une grande différence si ceux qui s'y trouvent détenus le sont à la suite d'une décision de justice démocratique, ou bien s'ils le sont "du fait du Prince" sans aucun jugement ni respect des Droits de l'Homme les plus élémentaires :shock:
Pour le reste, je ne suis pas historien, je revendique le droit à l'erreur et je ne me dissimule pas derrière un paravent ;)
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par Hegel » 26 sept. 2020 14:18

Cher Cipriani Franceschi,
Généralement, les termes prison d'Etat désignent une prison où l'on enferme les prisonniers sans jugement, à part aux Etats-Unis où ces termes servent à désigner des prisons gérées par les États par opposition aux prisons fédérales. Si vous examinez les documents 3 et 4 présentés sur le site des archives municipales de la ville de Cannes, vous pouvez voir que les deux prisonniers qui se trouvent incarcérés dans les prisons de l'île de Sainte-Marguerite l'ont été d'autorité du ministre de la police. Il n'est fait dans leur cas aucune mention d'un procès ou d'une décision judiciaire. L'un d'entre eux est cependant détenu pour délit de chouannerie. Il aurait donc pu faire l'objet d'un procès et il est probable que, s'il avait été arrêté à l'époque de Robespierre pour lequel Henri Guillemin a tant d'admiration, il n'aurait pas été incarcéré dans une prison d'Etat, mais plus que probablement guillotiné au terme d'un procès de la justice révolutionnaire qui se considérait peut-être comme "démocratique", mais qui était surtout expéditive et avait une conception quelque peu biaisée des droits de l'homme.
Salutations distinguées,
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par ClaudeM » 26 sept. 2020 16:00

C'est peut-être anecdotique, mais il me semble que Bonaparte souhaitait gracier Georges Cadoudal, Chef des Chouans, et fomenteur d'un enlèvement (correction) le concernant... :paix:
Cadoudal refusa de demander cette grâce et fut guillotiné en 1804...
Son squelette, remarquable, fut exposé dans une école d'anatomie pendant des années (surnommé "Anatole")... :ha!:
et finalement enterré décemment en 1814. :pape:
:salut:
Modifié en dernier par ClaudeM le 26 sept. 2020 18:54, modifié 1 fois.
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par Cipriani Franceschi » 26 sept. 2020 18:47

ClaudeM a écrit :
26 sept. 2020 16:00
C'est peut-être anecdotique, mais il me semble que Bonaparte souhaitait gracier Georges Cadoudal, Chef des Chouans, et fomenteur d'un assassinat contre lui...
Cadoudal refusa de demander cette grâce et fut guillotiné en 1804
C'est parfaitement exact, Napoléon appréciait Georges, un "bon gros Breton" (dixit Bonaparte) et lui aurait (sauf erreur de ma part) proposé un grade de général dans les armées de la République... Cadoudal (sans doute par grandeur d'âme, pour ne pas passer pour un lâche aux yeux de ses compagnons) refusa la grâce que lui suggérait de solliciter le Premier Consul car cette mansuétude ne s'étendait pas à ses compagnons de complot royaliste (le projet initial était d'ailleurs, si je ne m'abuse, d'enlever Bonaparte et de le transférer en Angleterre, non de l'assassiner)
Cadoudal sera fait Maréchal de France à titre posthume sous la Restauration
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Re: Virage à 180°

Message par Cipriani Franceschi » 26 sept. 2020 18:57

Frédéric Staps a écrit :
26 sept. 2020 11:10
Le fait que vous jugiez désormais l'existence des prisons d'Etat comme "éminemment condamnable" va-t-il vous amener à nuancer vos positions "napoléoniennes" ou cela va-t-il rester sans effet ?
A quelles "positions napoléoniennes" songez-vous en particulier ? :shock:
Je n'appartiens pas à la caste des "napoléonolâtres" que vous épinglez régulièrement ici... J'apprécie Napoléon pour son action essentiellement sur le plan civil, administratif, judiciaire (je songe aux masses de granit) mais pour le reste... J'assume totalement et je suis à l'aise avec cela : Napoléon était un despote (éclairé peut-être, mais despote tout de même) ;)
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par Hegel » 26 sept. 2020 21:51

Cher Claude M,
Si l'on se réfère à l'article d'Anne Bernet paru dans la Revue du souvenir napoléonien et disponible en ligne à l'adresse suivante https://www.napoleon.org/histoire-des-2 ... essentiel/, il n'apparaît pas clairement que Cadoudal aurait refusé la grâce que l'Empereur aurait voulu lui accorder. Il semble plutôt que son refus concerne une demande de grâce qui n'aurait peut-être pas été accordée, mais qui l'aurait obligé à reconnaître à Napoléon le titre d'empereur et de roi.
Salutations distinguées,
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par ClaudeM » 26 sept. 2020 22:45

Vous avez raison, et Anne Bernet aussi. J'avais bien dit "Il me semble", pour bien marquer que ce sont des souvenirs d'un "travail" auquel j'ai participé: "Cadoudal" de Guy Seligman, avec Claude Brosset dans le rôle titre... (années 70) On a les références qu'on peut... :oops:
:salut:
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par Cipriani Franceschi » 26 sept. 2020 22:47

Hegel a écrit :
26 sept. 2020 21:51
il semble plutôt que son refus concerne une demande de grâce qui n'aurait peut-être pas été accordée, mais qui l'aurait obligé à reconnaître à Napoléon le titre d'empereur et de roi.
Dans ce cas, cette proposition de grâce serait un peu cynique, car cela revenait à lui faire renier ses convictions royalistes, légitimistes, voire religieuses, les plus profondes... ce qui était quasiment impossible pour lui :shock:
Ceci dit, nombre de nobles émigrés qui sont rentrés en France se mettre au service de Napoléon ont eu moins de scrupules que Cadoudal... Henri Guillemin dans son pamphlet traduira cela en ces termes : "il faut vous y faire royalistes, nous sommes au pouvoir et nous y resterons, mais il y a de l'espace à nos côtés, venez, nous sommes prêts à vous accueillir, entre mangeurs la fraternité va de soi"
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par Cipriani Franceschi » 26 sept. 2020 22:58

ClaudeM a écrit :
26 sept. 2020 22:45
pour bien marquer que ce sont des souvenirs d'un "travail" auquel j'ai participé: "Cadoudal" de Guy Seligman, avec Claude Brosset dans le rôle titre... (années 70)
Claude Brosset.... regretté grand second rôle du cinéma et de la TV française, une "gueule de cinéma" comme on dit !
(revu récemment dans Le corps de mon ennemi avec Belmondo)
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par Cipriani Franceschi » 26 sept. 2020 23:14

Hegel a écrit :
26 sept. 2020 14:18
Généralement, les termes prison d'Etat désignent une prison où l'on enferme les prisonniers sans jugement, à part aux Etats-Unis où ces termes servent à désigner des prisons gérées par les États par opposition aux prisons fédérales.
Cher Hegel
oui vous avez parfaitement raison, c'est en ce sens là qu'il faut donc entendre le terme "prisons d'Etat" en France :shock:
Jean Tulard, dans son Dictionnaire Napoléon, nous relate qu'elles furent admises par un décret du 3 mars 1810 (à noter d'ailleurs que ce décret suit de très peu la promulgation du Code Pénal de 1810) et qu'elles recevaient "des personnes détenues sans qu'il soit convenable ni de les faire traduire devant les tribunaux ni de les faire mettre en liberté"
Tulard recense dix prisons d'Etat (dont Joux, pour Toussaint-Louverture notamment) mais ne donne pas de chiffres d'incarcérations (mais n'hésite pas à dire que cela équivalait à l'ancien système des lettres de cachet)
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par Frédéric Staps » 27 sept. 2020 8:21

Cipriani Franceschi a écrit :
26 sept. 2020 23:14
Jean Tulard [...] n'hésite pas à dire que cela équivalait à l'ancien système des lettres de cachet
Ce n'est que partiellement exact. Si l'enfermement en prison d'État correspond effectivement à l'enfermement par lettre de cachet pour motif politique et si ces prisons d'État sont pour la plupart les mêmes prisons que celles où on était enfermé par lettre de cachet, les lettres de cachet pour motif politique ne représentaient qu'une faible partie du nombre d'enfermements par lettre de cachet. Le plus grand nombre des demandes émanait des familles pour des motifs qui n'avaient rien à voir avec la politique : violences, ivrognerie, dilapidation, débauche ou mise à l'abri dans une prison pour éviter des poursuites et une condamnation par la justice ordinaire constituaient ces "désordres des familles" (c'est le titre du livre que Michel Foucault et Arlette Farge ont consacré aux lettres de cachet) auxquels un enfermement par lettre de cachet devait mettre un frein.
Toutefois, même si les lettres de cachet pour motif politique ne représentaient qu'une minorité des enfermements, c'est ce seul aspect qui a retenu l'attention, qui a fait de la lettre de cachet le symbole de l'arbitraire royal et a entraîné son abolition le 16 mars 1790.
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Re: Qu'est-ce qu'un grand homme ?

Message par Cipriani Franceschi » 27 sept. 2020 22:23

Cette étude (hélas indisponible gratuitement dans son intégralité) vient apporter des précisions sur les prisons d'Etat sous l'Empire :

[...] Sa politique (Napoléon) s'est alors faite de plus en plus autoritaire sur le plan national et de plus en plus hégémonique sur le plan international, ce qui n'a pas été sans susciter des mécontentements voire des haines farouches à son encontre. L'État est alors un véritable État-policier, où la police est un organe tout puissant et exerce un contrôle tentaculaire sur l'ensemble de la société. Ces mesures sévères ne sont pas étonnantes, puisqu'issu d'un coup de force, le régime napoléonien est un régime suspicieux d'un éventuel renversement. De ce fait, la population est mise sous surveillance, et ce, surtout dans les centres urbains. [...]
[...] Au début de l'année 1810, la situation de la France est délicate. Des dégradations financières se font ressentir, laissant craindre des mécontentements du côté de la population, pouvant potentiellement dégénérer jusqu'à des soulèvements. Sur le plan extérieur, si la France est maîtresse de l'Europe, elle rencontre néanmoins de fortes résistances en Espagne où la guérilla sévit. Cette réforme du 3 mars 1810, instaurant la réorganisation des prisons d'État, intervient ainsi dans le cadre d'une réforme du régime, alors à son apogée, pour le mener vers une politique toujours plus sévère, au mépris des libertés individuelles. [...]
[...] Celles-ci sont mises en place par les articles 9 et 10 du décret, qui instaurent ainsi cette nouvelle mesure. L'article 9 stipule ainsi que Chaque prison d'État sera inspectée au moins une fois par an [ ] par un ou plusieurs conseillers d'État par nous désignés L'article 10 stipule en outre que Nos commissaires visiteront toutes les parties de la prison, pour s'assurer si nul n'est détenu sans les formalités prescrites, si la sureté, l'ordre, la propriété, la salubrité sont maintenus dans la prison. [...]
[...] Ce sont ainsi des hommes occupant des rôles importants dans l'État, et on pourra citer ainsi l'archichancelier Cambacérès qui a été le grand dignitaire à siéger le plus souvent. À côté de ce conseil dit ordinaire, existe également un conseil des grâces, où le chef de l'État doit en principe demander conseil avant d'exercer son droit de grâce, mais au final, n'est pas tenu d'en suivre l'avis. Ce système est toutefois dépassé, car un troisième conseil naît en vertu du décret du 3 mars 1810 : le conseil privé spécial. Ce conseil a pour vocation de se préoccuper des personnes détenues dans les prisons d'État. [...]
[...] Les prisons d'État, si elles sont réorganisées par ce décret du 3 mars, ne sont toutefois pas l'invention de Napoléon, qui a cependant pris l'habitude d'y faire incarcérer ses ennemis depuis les débuts du Consulat, plus précisément depuis la Constitution consulaire de l'an VIII (1799). Ces incarcérations se faisaient également sans jugement préalable, mais sur décision administrative ou du pouvoir politique et en cela le décret n'est pas novateur. Par contre, ces incarcérations en prison d'État ne pouvaient dans la théorie pas excéder dix jours, délai au-delà duquel elles devenaient illégales. Dans la pratique, cette restriction n'était pas forcément très prise en compte. [...]

https://www.doc-du-juriste.com/droit-pu ... 79694.html
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