Le buste du Roi de Rome.

Le voici prisonnier de l'Europe... appellation qu'il a toujours refusée.
Comment survivre?

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Le buste du Roi de Rome.

Message par CC » 08 mars 2008 15:29

Vu du côté anglais:

Jean-Pierre Fournier La Touraille
Hudson Lowe, le geôlier de Napoléon. Perrin – 2006 - P 117

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Le 6 juin [1817], 0’ Meara lance, en effet, l’ « affaire du Buste » en ces termes :


Un buste du roi de Rome est arrivé depuis quatorze jours. Le bruit court à Jamestown que sir Thomas Reade a recommandé au capitaine du vaisseau de le jeter à la mer.

La réalité est bien différente. Le buste, acheté plusieurs mois plus tôt par les frères Beaggini de Londres, a été confié à un canonnier du navire Baring à l’insu du capitaine, avec instruction de le remettre au comte Bertrand et de demander seulement le remboursement des frais engagés. Si l’Empereur insiste pour fixer un prix, on devra lui demander 100 louis. A l’arrivée en rade de Jamestown, le canonnier, qui a été atteint en mer d’une crise d’apoplexie, sombre dans le délire. Quelques jours plus tard, le capitaine découvre la caisse contenant le buste et prévient le gouverneur. Celui-ci, apprenant que le buste est non en plâtre creux mais en marbre plein et ne peut donc receler nul message, ne voit pas d’inconvénient à le faire parvenir au prisonnier. Le major Gorrequer raconte la suite :

Le gouverneur s’est rendu chez le comte Bertrand où je l’accompagnai et l’ informa que, sur le vaisseau d’approvisionnement le Baring, récemment arrivé, il y avait un buste en marbre qu’on disait être celui du jeune Napoléon ; qu’il paraissait avoir été apporté par un sous-officier de vaisseau. Que, bien qu’il fût venu d’une manière irrégulière, il présumait que ce serait une chose agréable à celui qui résidait à Longwood de le recevoir. Il prendrait sur lui la responsabilité de le faire débarquer, si tel était son désir ; qu’il priait le comte Bertrand d’apprendre cela au général Bonaparte et de faire ensuite savoir au gouverneur s’il désirait l’avoir parce que, dans ce cas, on le débarquerait. Le comte répondit : « Oh ! Certainement que cela lui fera plaisir ; envoyez-le toujours ! »

Dès le lendemain, le buste est obligeamment apporté à Longwood. Napoléon n’en saisit pas moins une superbe occasion de démontrer la « barbarie » du gouverneur. II déploie cette occasion ses talents de commediante tragediante :

Cette physionomie adoucirait le cœur des bêtes sauvages les plus féroces. L’homme qui donna l’ordre de briser cette image plongerait un couteau dans le cœur du modèle, s’il était en son pouvoir !


Ce crime imaginaire pèsera longtemps sur la mémoire de « l’ odieux geôlier ».
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Message par CC » 08 mars 2008 15:32

Vu du côté français:

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André Castelot
Le drame de Sainte-Hélène
P 303

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Le Baring arrive à Sainte-Hélène à la fin du mois de mai. Le maître canonnier Redwith annonce qu’il a reçu de Londres des frères Biaggini un petit buste du roi de Rome destiné à l’Empereur. Les Biaggini osaient prétendre que la sculpture avait été faite à Livourne où le petit prince se trouvait avec sa mère. Il s’agissait là d’une imposture : le futur duc de Reichstadt n’avait jamais quitté l’Autriche. En réalité cette médiocre sculpture avait été faite à Londres et son auteur avait décoré l’enfant de l’ordre de la Légion d’honneur qu’il ne portait plus depuis longtemps.

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Mémoires de Marchand (tome 2) – BN Tallandier – 1991 – p162

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L’Empereur en fut instruit aussitôt l’arrivée du bâtiment, mais huit jours plus tard, le buste n’avait pas encore été envoyé. L’embarras était grand pour le Gouverneur, mais moins pour son chef d’état-major, sir Thomas Reade, qui, tout simplement pour lever les difficultés, disait qu’il allait le jeter à la mer. On nia que le propos ait été tenu, mais comment ne pas y croire quand précédemment le même officier supérieur avait dit en parlant de l’Empereur:

- Si j’étais le gouverneur, je mettrais bien à la raison ce chien de Français; je l’isolerais de ses amis qui ne valent pas mieux que lui, puis je lui ôterais ses livres ! Il n’est en fait qu’un misérable proscrit ; je le traiterais comme tel et, par Dieu ! ce serait grand service à rendre au roi de France, que de l’en débarrasser !

(…)

Le Gouverneur mettant un terme à ses hésitations, vint chez le grand maréchal et lui dit qu’un buste en marbre du fils du général Bonaparte avait été apporté par le Baring, et que c’était une œuvre médiocre d’un statuaire de Livourne. Celui-ci avouait dans sa lettre d’envoi avoir été payé, mais se recommandait à la générosité du général Bonaparte. Cette affaire paraissait donc au Gouverneur être une spéculation et le prix de 100 louis, que l’artiste fixait à l’indemnité qu’il attendait, était une prétention exorbitante et inacceptable. Le grand maréchal répondit que l’Empereur seul pouvait décider cette question et que revoir les traits de son fils, dont il était privé depuis tant d’années, était sans prix ; il engageait donc le Gouverneur à le lui envoyer aujourd’hui même. Le lendemain, seulement, il arrivait à Longwood.
Ce buste en marbre blanc était d’une belle exécution, l’inscription portait : Napoléon, François, Charles, Joseph et il était décoré de la grand’croix de la Légion d’honneur. L’Empereur en le recevant resta en contemplation devant cette image de son fils :
« Comment s’est-il trouvé sur ce rocher un homme assez sauvage pour donner l’ordre de jeter ce buste à la mer ? Il n’est point père assurément ; pour moi, ce buste est plus que des millions. Place-le, me dit-il, sur la console du salon, que je le voie chaque jour. "

La lettre suivante fut écrite par le grand maréchal au maître canonnier du Baring :

« Monsieur Rudovitch (sic) ,
« J’ai reçu le buste en marbre du jeune Napoléon; je l’ai remis à son père, il lui a causé la plus vive satisfaction.
« Je déplore qu’il n’ait pas été en votre pouvoir de venir nous voir et de nous communiquer des détails qui, pour un père, en la position où il se trouve, auraient été du plus grand intérêt. D’après les lettres que vous m’avez envoyées, il paraît que l’artiste met à son ouvrage la valeur de cent livres sterling. L’Empereur m’a ordonné de vous remettre une lettre de change de trois cents livres sterling ; l’excédent est destiné à vous indemniser des pertes qu’il sait que vous avez essuyées sur la vente de vos marchandises, n’ayant pu les débarquer, et du préjudice que cet événement vous a occasionné, mais qui vous donnera des titres à l’estime de tout galant homme.
« Ayez la bonté de transmettre, aux personnes qui ont eu cette obligeante attention, tous les remerciements de l’Empereur.
« J’ai l’honneur d’être, etc.

« Comte BERTRAND. »

« P. S. – Je vous prie de vouloir bien m’accuser la réception de la lettre de change incluse.

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GOURGAUD

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11 juin 1817. – Sa Majesté me demande d’ouvrir la caisse et de lui en rendre compte. Je vais chez le grand maréchal, où je trouve Balcombe et Poppleton ; je sors le petit Napoléon de son emballage. Je retourne chez l’Empereur qui est seul.

- Quelle décoration ?

- L’aigle.

- Mais ce n’est pas celui de Saint-Etienne, au moins ?

- Eh non ! c’est l’aigle que Votre Majesté porte Elle-même


Cela fait plaisir à l’Empereur, qui m’envoie chercher le buste ; sa première idée est de regarder la décoration. Il trouve l’enfant joli, quoiqu’il ait le cou enfoncé : il ressemble à sa mère :

- Est-ce l’Impératrice ou le sculpteur qui aura voulu l’aigle ?

On appelle les Montholon, tout le monde trouve charmant le petit prince.
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Message par CC » 09 mars 2008 13:06

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Albertuk
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Message par Albertuk » 11 mars 2008 19:27

Bonsoir

Il est probable que Thomas Reade ait bien dit les propos qu'on lui avait prêtés... Mais le doute subsiste. Il est certain que le navire Baring était arrivé à Ste Hélène le 28 mai 1817 et que le buste n'est arrivé à son destinataire que le 11 juin. Entre ces deux dates, j'imagine que le messager du buste n'avait aucune idée des restrictions en vigueur dans l'île et avait pensé pouvoir se rendre à Longwood avec son paquet. Lorsque l'affaire arrive à la connaissance de Lowe, il a hésité à savoir que faire dans cette circonstance compte tenu que l'objet de "communication" n'était pas une lettre... Il était en droit de se demander si le buste contenait un message secret... A ce moment-là, Reade aurait pu suggérer de liquider le buste... Le 8 juin, Lowe écrit à Bathurst pour lui demander ses instructions dans un cas pareil... Mais la rumeur circulant au sujet du buste, il lui a semblé mieux fermer les yeux dans ce cas-là. Il s'est rendu chez Bertrand le 10 juin 1817 et a fait parvenir le buste à Longwood le lendemain. Il n'y a pas de commentaire à ce sujet dans le journal de Gorrequer à cette date... Notez que le fameux journal ne commence qu'au 3 juin 1817 soit plus d'un an après l'arrivée de Gorrequer dans l'île.

Quant à O'Meara, on peut l'accuser d'être l'auteur de demi vérités car, dans son ouvrage, il fait part de la rumeur comme suit:
Un rapport circulant en ville mentionne qu’un buste du jeune Napoléon a été apporté par le Baring et que sir Thomas Reade avait recommandé de le jeter par-dessus bord et ne rien mentionner à ce sujet.

Mais... il avait en fait rencontré le capitaine du Baring, un certain Lambe, et lui avait demandé si la circonstance avec Reade était véridique : le capitaine répondit par la négative. Mais la rumeur persista car on supposa que le capitaine avait été ‘conditionné’ par Plantation House…
Amicalement
Albert - UK
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