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Le coup du poignard, ou la légende de Brumaire
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Pour l'Histoire



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Posté le: 12 Juil 2015 18:26
Sujet du message: Le coup du poignard, ou la légende de Brumaire
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Sorti affolé par ses soldats de la salle où il n'a pu, en fait, que bafouiller sitôt que le cours des choses n'a pas répondu à son attente, Bonaparte leur déclare : "Des factieux parlent de rétablir leur domination sanguinaire, j'ai voulu leur parler, ils m'ont répondu par des poignards !" Oui, il faut une scène, violente et qui légitime la prise de pouvoir. Ce sera l'histoire d'un grenadier, Thomé, qui aurait eu la manche de son habit déchirée par le coup de poignard destiné à son général - en réalité, il l'a déchirée en l'accrochant à un clou près de la porte d'entrée. Très vite, le poignard levé, que personne n'a vu, devient ce contre quoi il est urgent de réagir, le fer de la tragédie à laquelle Bonaparte permettra d'échapper.
Le roman se poursuit au théâtre et se diffuse par l'image. Le soir du 19, l'annonce du faux attentat est faite au théâtre Feydeau, où l'on donne l'Auteur dans son ménage. L'acteur jouant le rôle principal, en robe de chambre et bonnet de nuit, s'avance vers la rampe et dit : "Citoyens ! Le général Bonaparte a manqué d'être assassiné à Saint-Cloud par des traîtres à la patrie !" On assiste alors à une scène pathétique de mélodrame : Pauline est prise d'une crise de nerfs dans sa loge; à ses côtés, Letizia s'appuie sur le bras de Mme Permon et de sa fille, la future duchesse d'Abrantès. Habile manipulatrice, la presse s'ingénie à reconstituer les différents moments de cette pièce politique commencée à Saint-Cloud, soulignant les effets, détaillant les poses et la gestuelle. Le 21, le Propagateur affirme : "Le général a été blessé au visage; le grenadier qui l'accompagnait a reçu le coup de poignard qui lui était destiné et a eu la manche de son habit emportée." De son côté, Bonaparte accrédite l'événement arrangé et signe une proclamation où il complimente les "braves grenadiers qui se sont couverts de gloire en sauvant la vie de leur général prêt à tomber sous les coups des représentants armés de poignards".
Pour faire bonne mesure et magnifier un touchant happy end, le Moniteur du 23 brumaire (14 novembre) rapporte que Thomé a déjeuné avec Bonaparte et que la citoyenne Bonaparte a embrassé ce brave en lui mettant au doigt une bague avec un diamant. Enfin, une gravure de commande diffuse la version autorisée des événements et consacre sa mise en scène. Sa légende inscrit la vérité officielle :
Citation:
Je me présente au Conseil des Cinq-Cents, seul, sans armes, la tête découverte, tel que les Anciens m'avaient reçu et applaudi; je venais rappeler à la majorité ses volontés et l'assurer de son pouvoir. Les stylets qui menaçaient les députés sont aussitôt levés sur leur libérateur; vingt assassins se précipitent sur moi et cherchent ma poitrine. Les grenadiers du Corps législatif que j'avais laissés à la porte de la salle accourent, se mettent entre les assassins et moi. L'un de ces grenadiers est frappé d'un coup de stylet dont ses habits sont percés. Ils m'enlèvent ! Au même moment, les cris de "hors-la-loi" se font entendre contre le défenseur de la loi. C'était le cri farouche des assassins contre la force destinée à les réprimer. Ils se pressent autour du président, la menace à la bouche, les armes à la main : ils lui ordonnent de prononcer le "hors-la-loi"; l'on m'avertit; je donne l'ordre de l'arracher à leur fureur, et six grenadiers du Corps législatif entrent au pas de charge dans la salle et la font évacuer.

César échappe enfin à Brutus : le mythe est retourné par Bonaparte lui-même. Il n'y aura pas d'ides de Brumaire. Apparition de Bonaparte et journée libératrice : une autre illustration complète la légende de Saint-Cloud, la fuite des députés, sautant par les fenêtres. Aux assassins répondent les couards. A l'étranger, Exit Liberté à la françoise, de James Gillray, impose l'idée, la toge cédant aux baïonnettes. Probablement plus fidèle à la réalité, la représentation la plus connue, celle de François Bouchot, la Journée du 19 brumaire, est postérieure de quarante ans aux faits.
Ce poignard aura la vie longue et il n'aura pas peu contribué à faire du coup d'Etat un exploit du sauveur de la République, celui qui va finir la Révolution en en gardant le meilleur. Lucien est le grand orchestrateur de la légende de Brumaire. Il dipose tout autour de cette proclamation faite le 19 brumaire devant une Assemblée fort réduite : "Représentants du peuple ! Entendez le cri sublime de la postérité : si la liberté naquit dans le Jeu de paume de Versailles, elle fut consolidée dans l'Orangerie de Saint-Cloud !" En fait, Bonaparte a su exploiter la légende noire du Directoire corrompu et inefficace, dont sa harangue aux soldats est nourrie. Plus profondément encore, il a su capter l'air du temps, où sévit une crise de la représentation politique. Les Idéologues jouent un rôle essentiel dans la volonté de conservation des institutions républicaines, avec la perspective générale d'une synthèse des sciences de l'homme, où se réconcilieraient l'ordre de la nature et l'ordre social, le tout étant fondé sur un individualisme méthodique. Ils entrent en contradiction avec une demande sociale privilégiant la famille, la nostalgie des moeurs et des cadres anciens. La nation attend du charisme.

Gérard Gengembre, Napoléon. La vie. La légende, Larousse, 2001, pp. 153-156.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 14/01/2005 09:07
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