Anatomie de la bataille

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Frédéric Staps
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Re: Anatomie de la bataille

Message par Frédéric Staps »

Cipriani Franceschi a écrit : Ven 11 Fév 2022 21:57 Toujours à propos de la baïonnette, je suis tombé par hasard il y a quelques jours sur ce dessin de la bataille de Champaubert, pendant la Campagne de France (Les Marie-Louise à Champaubert, Louis-Charles Bombled)

Les baïonnettes des Marie-Louise y sont mises à l'honneur ! ;)

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Le dessin ou la peinture sont une autre forme de reconstitution. Par rapport à la reconstitution, ils présentent certains avantages. Il n'y a d'abord aucun risque d'accident pour le dessinateur ou le peintre qui pourrait le blesser, voire entraîner sa mort. Celui-ci peut donc sans hésitation planter une baïonnette au travers de la poitrine de ses personnages sans avoir à déplorer de conséquences fâcheuses, sauf peut-être pour ceux que son oeuvre pourrait traumatiser. La reconstitution d'une bataille en dessin ou en peinture ne nécessite pas non plus un budget conséquent. Ce budget se limite au matériel nécessaire (pinceaux, toiles et peintures pour un peintre, papier et crayons pour les dessinateur ou ordinateur, tablette graphique et logiciel de dessin pour le dessinateur qui réalise ses travaux en numérique) et les heures de travail pour le réaliser. Enfin, comme cet artiste crée également l'environnement dans lequel il situe son oeuvre, il n'y a pas de risque qu'un élément anachronique apparaisse dans le décor s'il ne l'y a pas placé lui-même.

Ces avantages ouvrent toutefois la porte à un inconvénient majeur pour ces reconstitutions : il n'y a plus aucune limite à l'imagination ou à l'interprétation de l'artiste.

Dans le dessin de la bataille de Champaubert que vous présentez, il y a plusieurs éléments qui posent problème. Le dessinateur représente les soldats des derniers rangs en train de courir alors que ceux du premier rang sont déjà en contact avec le premier rang des ennemis. Si les charges à la baïonnette s'étaient pratiquées vraiment de cette manière, elles auraient eu pour résultat de provoquer une bousculade qui aurait fait plus de victimes dans les rangs français que dans les rangs ennemis, car ceux du premier rang auraient été poussés sur les baïonnettes des ennemis par ceux du rang suivant qui auraient à leur tour trébuché sur les corps de leurs camarades du premier rang ou se seraient retrouvés pressés contre leur dos dans l'incapacité d'abaisser leur fusil pour pouvoir faire usage de leur baïonnette.
Un autre aspect totalement irréaliste de ce dessin est le parfait alignement des sacoches des soldats du dernier rang alors qu'ils sont représentés en train de courir. Il y a d'ailleurs une erreur de perspective dans ce dessin car si au premier plan, on voit qu'il y a trois rangs de soldats, à l'arrière-plan, il semble y en avoir au moins un de plus.
On remarquera également qu'on ne voit pas une goutte de sang sur ce dessin qui est pourtant censé représenter une mêlée "sanglante".

Bref, un tel dessin, au lieu de nous aider à comprendre comment pouvait réellement se dérouler une bataille, contribue à véhiculer les clichés militaristes où la mise en avant du courage, du sacrifice et de la gloire occulte la réalité beaucoup plus terre à terre des batailles.
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la remonte
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Re: Anatomie de la bataille

Message par la remonte »

ni les tableaux ni même les films , par leurs logiques propres et leurs limites techniques ne pourront traduire ce genre de confrontation .

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ici , se trouve certainement l'endroit où l on s'est heurté à la baïonnette :idea: c'est le lieu ( méconnaissable ) où les Français de Donzelot venant de la droite , franchissent les haies ( disparues ) qui bordaient le chemin creux ( qui ne l'est plus aujourd'hui ) , les Français tentent de se reformer en ligne et subissent l'attaque des Ecossais de Picton dont la stèle à gauche situe l'endroit où il est touché à la tête .
là également , ce n'est pas vraiment deux blocs rangés qui s'affrontent , ce qui n'arrive pratiquement jamais , mais des Français rompus par l'obstacle et qui en se regroupant subissent l'assaut des Ecossais . Ceux ci ont profité de la désorganisation temporaire pour fondre sur eux .
Des rangées et carrés hérissés de baïonnettes sont pratiquement inattaquables par la cavalerie ou l'infanterie , s'ils n'ont été troués par des tirs d'artillerie où comme ici " tamisés " par les haies coupe vent du Brabant . D'ailleurs les autres divisions qui avancent en échelon et plus en arrière de Donzelot souffriront moins .
la remonte
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Re: Anatomie de la bataille

Message par la remonte »

erratum , à gauche c'est le monument des Inninskillings à droite celui de Picton , deux monuments renversés et redressés . je pense plus à un socle de charrue au virage serré qu'a de la malveillance comme on avait pensé . moi qui suis paysan le week end je sais combien on peut être brutal avec ce genre de matériel ( comme avec mon AMX30 en 83 :oops: )
la remonte
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Re: Anatomie de la bataille

Message par la remonte »

un peu plus loin dans le prolongement , on trouve cette plaque à l'embranchement entre le chemin de la Croix et celui de Dimont

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là aussi , que s'est-il passé exactement ? on se tire dessus à bout portant ou on s'embroche ? il semble qu'on n'arrive pas à passer le chemin , décidemment très bien choisi par Wellington où ses troupes sont relativement protégées par des fossés/talus surmontés de haies .
ni la plaque ni les commentaires des survivants ne nous éclairent beaucoup , cela a du durer quelques minutes avant un repli général sur toute la ligne de front .
la remonte
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Re: Anatomie de la bataille

Message par la remonte »

quand on continue vers la Papelotte , on retrouve ce que devaient être ces fameux talus arasés pour la bute du lion mais aussi par la suite par le remembrement ( plus de surface cultivée , moins d'ombres ...)
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même sans talus ; traverser une haie par des brêches comme ici sur le même chemin n'est pas si facile et rompt le bel agencement d'un régiment qui de toute façon se fait tirer dessus et avant qu'il ne se reforme s'il arrive à passer est repoussé à la baïonnette .


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la remonte
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Re: Anatomie de la bataille

Message par la remonte »

ce qui est terrible avec Waterloo ... c'est qu'on y revient toujours :( pas moyen d'en faire son deuil .


une chose qui est peu évoquée dans les recherches contemporaines , est la modification remarquable du paysage agricole depuis la mécanisation :idea: tracteurs et tronçonneuses pour faire place aux cultures extensives , mais aussi la disparition des bergers et leurs troupeaux de moutons qui grattaient tout et évitaient les friches qui peuplent tous les terrains impropres aux céréales .

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sur cette carte basique , on voit bien que les seules troupes visibles pour Napoléon sont celles au sud du chemin de la Croix ( brigade Bijland ? ) comme l'artillerie et que la contre attaque de la cavalerie anglaise passe par la trouée qu'est la route de Bruxelles et à droite côté Papelotte , prenant de flanc d'Erlon . visiblement la haie est un obstacle aussi pour les chevaux .
un tout autre aspect que je n'avais jamais vraiment relevé , c'est l'âge de Donzelot , un ancien d'Egypte , qui n'a pas servi activement depuis 16 ans ! on ne peut pas lui incriminer la disposition à lui seul des troupes mais n'était-il pas pas un peu dépassé militairement depuis le Consulat ? :salut:
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Frédéric Staps
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Re: Anatomie de la bataille

Message par Frédéric Staps »

la remonte a écrit : Mar 15 Fév 2022 9:14 ce qui est terrible avec Waterloo ... c'est qu'on y revient toujours :( pas moyen d'en faire son deuil .
C'est un peu normal qu'on y revienne quand on parle du livre de Keegan puisque c'est la bataille de Waterloo qu'il a choisie parmi les trois batailles dont il fait la dissection. Son choix de s'intéresser à Waterloo ne vient toutefois pas de l'impossibilité d'en faire son deuil. S'il s'intéresse à Waterloo, c'est surtout parce qu'il s'agit d'une bataille où les Anglais ont joué un rôle important. On aurait même pu croire qu'il avait choisi Waterloo parce qu'il s'agissait d'une victoire anglaise comme Azincourt. Le fait toutefois qu'il ait choisi comme troisième bataille pour son livre la bataille de la Somme permet d'écarter cette hypothèse, car si cette bataille n'est pas clairement une défaite, c'est la bataille où les Britanniques ont subi le plus grand nombre de pertes.

L'originalité de l'étude de Keegan sur Waterloo est d'accorder très peu de place à Napoléon ou au déroulement stratégique de la bataille, voire à peu près aucune, pour s'intéresser à peu près exclusivement aux combattants.
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Re: Anatomie de la bataille

Message par la remonte »

oui , c'est normal pour un public Anglais c'est plus vendeur . Par contre ses études s'appliqueraient aussi bien à Bouvines, Austerlitz et Verdun .
1415-1815- presque1915 , ce qui frappe le reconstitueur que je suis un peu et surtout le cuirassier , c'est l'usage de la même protection d'acier , même épaisseur de la tôle à 500 ans de distance :roll:
et que dire de l'usage de la lance en dotation pour pratiquement tous les cavaliers en 1914 .
le sabre est bien présent aussi .
Malgré la force de frappe des projectiles on n'exclue pas le corps à corps au début du XX° siècle alors que les combats depuis la guerre de Sécession ont prouvé qu'on se tuait à distance et qu'il était urgent de se coucher , chose que permettait le chargement par la culasse . or en 14 , on croit encore à la baïonnette et à la lance , au combat dans le blanc des yeux comme à Marignan ;)
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Frédéric Staps
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Re: Anatomie de la bataille

Message par Frédéric Staps »

la remonte a écrit : Jeu 17 Fév 2022 9:15 et que dire de l'usage de la lance en dotation pour pratiquement tous les cavaliers en 1914 .
La bataille de Halen le 12 août 1914 qui oppose des troupes cyclistes belges à la cavalerie allemande est apparemment considérée comme la dernière grande charge de cavalerie sur le front occidental. Elle tourne à l'avantage des cyclistes et de leur mitrailleuse.
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la remonte a écrit : Jeu 17 Fév 2022 9:15 Malgré la force de frappe des projectiles on n'exclue pas le corps à corps au début du XX° siècle alors que les combats depuis la guerre de Sécession ont prouvé qu'on se tuait à distance et qu'il était urgent de se coucher , chose que permettait le chargement par la culasse . or en 14 , on croit encore à la baïonnette et à la lance , au combat dans le blanc des yeux comme à Marignan ;)
Ça dépend qui en fait. En 1914, si les Français qui chargent avec leur pantalon rouge se font décimer par les mitrailleuses allemandes, à Mons, ce sont les Allemands qui sont arrêtés par les tirs précis des soldats professionnels de l'armée britannique.
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Re: Anatomie de la bataille

Message par la remonte »

en reconstitution à cheval il est très dangereux de se charger frontalement , Keegan par les témoignages recueillis , affirme qu'il n'y a pas eu de choc .
c'est ou de flanc ou dans la poursuite " l'épée dans les reins " .

https://www.youtube.com/watch?v=xtvcrKHq1Zs
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