T'as rien à dire, esclave!

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Frédéric Staps
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Re: T'as rien à dire, esclave!

Message par Frédéric Staps »

Voici ce que Michel Tissier écrit dans L'Histoire, n° 490, décembre 2021 :
Le « servage » est le nom français couramment utilisé (aucun terme ne lui correspond exactement en russe) pour désigner le régime socio-économique formé sur les terres de la monarchie moscovite à partir du XVIe siècle, au détriment des populations de condition inférieure. La période d'instabilité politique et dynastique de la fin du XVIe siècle (le « temps des troubles », 1598-1613) déboucha notamment sur une accentuation des contraintes pesant sur les masses rurales. Les charges de tous types, taxes ou obligations de service, tant à l'égard des maîtres des domaines qu'envers le souverain, amenèrent en particulier à limiter la mobilité des paysans.

L'idée d'asservissement traduit l'empêchement qui leur était fait de passer d'un domaine à un autre et la répression de leurs « fuites ». Puis, au début du XVIIIe siècle, Pierre le Grand unifia la condition des populations réputées non libres, plus ou moins contraintes (dans la société moscovite certaines étaient connues comme « esclaves », kholopy). Elles furent amalgamées sous le statut de « paysans » des domaines seigneuriaux. Les autres paysans relevaient de la couronne (les « paysans d'État »), des membres de la famille régnante ou de l'Église. Dans les domaines seigneuriaux, les maîtres exploitaient leurs serfs pour tous travaux agricoles ou autres. Ils prélevaient aussi sur eux ce qui devait revenir au souverain, dont la figure morale, sacrée même, légitimait l'ordre des choses.

La vie villageoise n'en avait pas moins un fonctionnement communautaire propre. La communauté (mir) avait son assemblée, et des instances qui servaient d'intermédiaire avec les maîtres (ou avec leur appareil administratif pour les plus grands propriétaires). Certains villages géraient aussi collectivement la vie agraire, dans les régions centrales où les terres étaient redistribuées périodiquement entre familles. Ainsi la soumission des paysans à leurs seigneurs n'excluait pas d'importantes formes d'autonomie dans leur vie collective et dans leur organisation agraire. C'était la « civilisation paysanne » russe qui en formait le substrat, rien de moins, bien loin de l'économie esclavagiste des Amériques.

...

La réforme aboutit à l'unification juridique de la paysannerie russe, effaçant la différence entre les serfs et les paysans déjà libres (les « paysans d'État » surtout). La propagande impériale s'imposait d'autant plus que les conditions de la réforme frustrèrent certaines attentes fondamentales des anciens serfs. L'immense majorité vivait, de façon plus ou moins essentielle, de l'agriculture. Pour eux la disposition des terres faisait partie de la liberté. Or le pouvoir maintint que les terres qu'ils travaillaient et dont dépendait leur subsistance étaient, en droit, la propriété des seigneurs. Les autorités organisèrent une gigantesque opération par laquelle les paysans purent racheter une partie des terres seigneuriales qu'ils cultivaient - rachat collectif par les communautés rurales dans les provinces centrales, rachat parfois individuel ailleurs.

L'opération devait s'étaler sur plusieurs décennies. Elle laissa un goût amer aux anciens serfs, qui se considéraient tenus de payer ce qui était à eux. Les premières contestations furent facilement réprimées ou surmontées par le régime. Sa vision d'une harmonie entre seigneurs et communautés de paysans « émancipés » masquait cependant mal leur antagonisme, renouvelé par les frustrations de la réforme et encouragé ensuite par de nombreux militants socialistes, dans des campagnes de plus en plus populeuses.
« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? »
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